Sorcerer, l’œuvre maudite et de tous les dangers

SorcererSorcerer (Le Convoi de la Peur) est un film américain réalisé par William Friedkin, sorti en 1977.

Après avoir réalisé « The French Connection » et « L’Exorciste », William Friedkin veut réaliser un thriller existentiel dans l’esprit du film « Le Trésor de la Sierra Madre ». Le réalisateur américain veut quitter son confort et vivre une véritable aventure pour son prochain film. Il décide alors de réaliser un long métrage s’inspirant du film d’Henri-George Clouzot « Le Salaire de la Peur« .

La rencontre Clouzot – Friedkin :

William Friedkin a tenu à rencontrer le cinéaste français pour lui faire part de son projet et avoir son accord.

« Pourquoi voulez vous refaire mon film ? » lui avait demandé Clouzot. « Car c’est un chef d’oeuvre tout simplement. » avait répliqué Friedkin. « Vous vous méprenez. Vous êtes une jeune homme intelligent. Pourquoi voulez vous refaire cette merde ? » lui avait répondu le metteur en scène français.

Le réalisateur de « L’Exorciste » explique et insiste auprès de Clouzot. Ce dernier est flatté et offre gracieusement les droits du Salaire de la Peur. Un geste très généreux de la part du français et c’est en même une marque de confiance envers Friedkin et son projet. Il veut offrir une nouvelle version à ce film et non pas un remake.

Nouvelle version, nouveaux horizons :

Pour orchestrer cette aventure, Friedkin engage Walon Green (« La Horde Sauvage ») pour l’épauler sur le scénario. Il s’inspire du roman de Gabriel García Márquez « Cent ans de solitude ». Après quatre mois, ils aboutissent au script final. Le réalisateur estime à ce moment que le budget nécessaire serait d’environ deux millions de dollars.

Un casting long et difficile :

William Friedkin veut du lourd pour sa distribution. Trois des quatre personnages principaux doivent être incarnés par des «stars internationales» : Steve McQueen, qui a donné un accord de principe pour le personnage de Jackie Scanlon, Lino Ventura (Victor Manzon) et Marcello Mastroianni (Nilo) auxquels se joint Amidou (Kassem). C’est pour ce quatuor que les rôles ont été écrits.

Steve McQueen juge qu’il s’agit du «meilleur scénario qu’il ait jamais lu», l’idée d’un tournage en dehors des États-Unis l’inquiète : il vient d’épouser Ali MacGraw, il a peur qu’elle ne l’attende pas et qu’elle le quitte. L’acteur demande à ce que soit trouvé un rôle pour sa femme mais William Friedkin lui répond qu’il s’agit « [d’]une histoire de mecs ». Il demande alors à ce qu’elle soit productrice associée afin d’être présente sur le tournage ou encore à ce que le film se fasse sans quitter les États-Unis. Toutes ces demandes sont refusées par le réalisateur et l’acteur se retire du projet. Friedkin regrette encore aujourd’hui l’arrogance qu’il avait à l’époque, alors qu’il avait grand désir de collaborer avec Steve Mcqueen.

La longue période de tournage en Amérique du sud freine Lino Ventura et quitte malheureusement le projet. Il est remplacé par Bruno Cremer, que William Friedkin juge bon acteur même s’il n’a aucune notoriété aux États-Unis.

Le rôle de Scanlon est proposé à Robert Mitchum mais celui ci décline aussitôt l’offre. Le réalisateur décide donc de collaborer une nouvelle fois avec Roy Scheider, qui accepte avec grand plaisir.

Sorcerer Scheider Cremer

Friedkin et son tournage maudit :

Pendant la préproduction, le budget du film commence à gonfler et à atteint la barre des douze millions de dollars. On est loin des deux millions estimés au départ par Friedkin. Lew Wasserman, qui dirige MCA à qui appartient Universal, ne veut pas confier un tel budget à William Friedkin, en particulier pour un tournage en pleine jungle. C’est alors que Charles Bluhdorn, qui dirige le conglomérat Gulf+Western auquel appartient la Paramount Pictures propose de faire le film en partenariat avec la Paramount. Le film est alors produit à la fois par Universal et par la Paramount, une collaboration exceptionnelle !

Charles Bluhdorn propose de tourner le film en République dominicaine, où la Gulf+Western a des intérêts. William Friedkin accepte cette proposition car il juge que la Gulf+Western est une compagnie qui exploite de manière scandaleuse les ressources des pays d’Amérique latine, en oppressant leurs populations et leurs gouvernements. Bien que L’Exorciste l’ait rendu millionnaire, il estime qu’en travaillant pour cette société là où elle exerce ainsi son pouvoir il lui sera plus facile de ressentir ce que ressentent ses personnages. Sur place, Friedkin constate à quel point la Gulf+Western exploite et maintient dans la pauvreté les dominicains, traitant le gouvernement du pays « comme ses salariés». Il fait afficher sur un mur, dans le décor du bureau du président de la compagnie pétrolière, une photo du siège de la Gulf+Western.

sorcerer petrole

Le film se tourne à travers quatre continents, en passant par Jérusalem, Paris, le New Jersey et l’Amérique du sud. Sur le tournage, William Friedkin, très exigeant, n’hésite pas à faire refaire les prises de très nombreuses fois pour arriver à ce qu’il désire. Sa personnalité, son caractère perfectionniste, irascible et colérique, rendent l’ambiance « invivable » sur le plateau. Le réalisateur renvoie et remplace de nombreux collaborateurs (le film aura notamment cinq producteurs exécutifs, avant que Friedkin lui-même assure cette fonction).

Le climat tropical joue des tours à Friedkin et la lumière naturelle utilisée par le réalisateur est souvent compromise. Il veut garder l’unité lumineuse de ses scènes et doit donc attendre que la lumière souhaitée revienne. La séquence du pont de corde demande trois mois de tournage. Elle ne peut en effet être filmée que le matin, entre 7 heures et 11 heures pour retrouver la lumière grise avec laquelle son tournage a débuté ; plus tard il y aurait trop de soleil. La pluie est artificielle, créée avec des machines qui pompent l’eau de la rivière avec des ventilateurs qui la diffusent sur la scène.

Des cas de malaria sont diagnostiqués au sein de l’équipe du film, il y a même quelques rapatriements aux États-Unis.

Au final, le budget atteint 22,5 millions de dollars. Le film ne fera que neuf millions de recettes à travers le monde, la Paramount et Universal songent même à vouloir retirer leurs noms de ce fiasco commercial. Le film va connaître par la suite plusieurs montages, plusieurs versions et au final seule la France a pu voir la véritable version. Aujourd’hui, « Sorcerer » retrouve une nouvelle jeunesse car il vient d’être réédité et remastérisé en Blu ray et DVD.

Sorcerer

Pourquoi j’ai voulu voir ce film ?

Il y a plusieurs années, lorsque j’ai vu « Le Salaire de la Peur » pour la première fois, on m’avait alors expliqué qu’il existait une version américaine de ce film. La réputation de ce film est venue à mes oreilles, un tournage éprouvant et long ainsi que l’échec commercial qu’il a engendré. J’étais curieux de voir ce que vaut ce « film maudit » et j’ai eu le bonheur de l’avoir pour cadeau à Noël. Une édition Blu ray avec un florilège de bonus et un petit livret très enrichissant.

De quoi ça parle ?

Quatre étrangers de nationalités différentes, chacun recherché dans son pays, s’associent pour conduire un chargement de nitroglycérine à travers la jungle sud-américaine. Un voyage au cœur des ténèbres…

Les premières minutes ?

William Friedkin démarre son film un peu de la même manière que pour « The French Connection ». On voit tout d’abord un tueur à gages assassiné un homme, beaucoup de mystère autour de l’action et du personnage. On fait le tour du monde, on y voit quatre personnages dans évoluant chacun dans un endroit différent mais ils ont tous un point commun : ils veulent fuir leur vie actuelle !

Le réalisateur prend bien le temps de nous exposer les différents personnages et leurs environnements respectifs. Le public n’a pas accroché sur le procédé, jugé à l’époque comme déstructuré alors qu’il nous permet de mieux comprendre la vie passée des personnages et ainsi d’appuyer efficacement sur la situation présente dans laquelle ils se retrouvent. Dans ce tour d’horizon, la patte Friedkin saute aux yeux au moment où il nous plonge dans le New-Jersey. Cela nous rappelle direct « The French Connection ».

Friedkin nous offre un démarrage nuancé où l’on voit différentes situations dans différents pays. On a hâte de voir réunis tout ce petit monde. Ou ? On ne le sait pas encore…

Le casting ?

Quand j’ai vu au départ que Lino Ventura et Steve Mcqueen auraient pu être réunis dans ce film, je me suis tout de suite dit mais quel dommage ! Une belle occasion gâchée, encore une !

Maintenant plongeons nous dans ce que nous offre au final cette distribution. Le réalisateur américain dirige pour la seconde et dernière fois Roy Scheider. Après ce film, les deux ont été quelque peu en froid à cause de certains choix du réalisateur sur le tournage et en post-production. L’acteur a toujours eu en travers de la gorge le fait que Friedkin retire du montage final des scènes où son personnage se lie d’amitié avec un petit enfant. Pour Scheider, il s’agit alors d’une grosse erreur qui porte gravement préjudice à l’image que son personnage dégage dans le film. Il ne pardonnera jamais à Friedkin ce remontage et refusera de commenter le film, et cela jusqu’à sa mort.

Au niveau de sa prestation, Roy Scheider est en grande forme. On sent que l’acteur s’est donné corps et âme dans son personnage. On peut le voir dans le film mais aussi dans les images d’archives.

A ses côtés, Bruno Cremer est excellent ! A partir qu’on le suit en Amérique du Sud, l’acteur prend de l’épaisseur et colle parfaitement à son personnage.

L’acteur franco-marocain Amidou est secondaire mais sa présence est remarquée. Il incarne à merveille le terroriste palestinien Kassem. J’ai trouvé que son jeu, son regard et son physique étaient proches de celui de Saïd Taghmaoui (« La Haine »).

La dernière pièce de ce quatuor est portée par l’acteur espagnol Francisco Rabal. Ce dernier incarne un ancien tueur professionnel froid et mystérieux. Une prestation convaincante dans l’ensemble.

Sorcerer jungle

Et au final ça donne quoi ?

William Friedkin nous offre une œuvre dont l’aventure transpire au delà de notre écran. Presque trente ans après sa sortie, ce film est toujours aussi captivant, palpitant et sombre. Le côté technique de la réalisation est minutieux, le metteur en scène déploie tout son talent pour nous convier à un grand spectacle. La scène du pont reste bien évidemment la plus marquante du film, une maitrise totale qui nous englobe. On vit à fond la scène, un suspens intense parfaitement orchestré. Le seul petite reproche que je peux faire à ce film, c’est l’accélération que Friedkin entreprend après la chute du camion de la falaise. Le réalisateur avait jusqu’alors bien mené son rythme mais après cet évènement tout s’enchaine un peu trop vite et c’est un peu dommage car il y avait largement matière pour intensifier la suite des évènements. En dehors de ça, la mise en scène est grandiose dont la prouesse technique nous frappe de plein fouet. William Friedkin voulait vivre une aventure avec ce film, je pense qu’il en a eu largement pour son compte.

Walon Green et Friedkin ont su composer un scénario à la fois passionnant et angoissant. Ils ont su aussi se différencier de Salaire de la Peur en approfondissant un peu plus les personnages et surtout leur passé. Le contexte de la jungle est lui aussi un facteur important et il permet de se démarquer un peu plus de l’œuvre de Clouzot. On comprend en voyant à l’écran pourquoi le réalisateur a insisté pour réaliser le film dans cet environnement. La psychologie et les nerfs des personnages sont mis à rudes épreuves.

La bande originale est signée par le groupe Tangerine Dream. Spécialisé dans la musique électrique, le groupe allemand compose des morceaux envoutants, intrigants et entrainants. Des partitions sur mesure qui m’ont fait pensé un peu à ce qu’avait réalisé Vangelis pour le chef d’oeuvre « Blade Runner ».

sorcerer

En résumé, Sorcerer est un chef d’oeuvre fiévreux, démesuré et fascinant. William Friedkin est au sommet de son art tout simplement.

 

 

 

 

Publicités

2 commentaires Ajoutez le vôtre

  1. niveks91 dit :

    Je découvre ce film à travers ton article, il a l’air très intéressant !

    J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s