Le Festin Nu, rapport détaillé d’un toxico littéraire

Le-Festin-Nu-affiche-421x580Le Festin Nu (The Naked Lunch) film canado–britannico-japonais sorti en 1991 réalisé par David Cronenberg.

Lundi 22h30, mon énième visionnage du Festin Nu touchait à sa fin, de nouvelles choses me sont apparues, je devais absolument les rapporter. Mais comment faire ? Cette soirée film ne faisait que commencer et écrire à la main était si peu … professionnel. Je décidais de remettre ça au lendemain et laisser la torpeur de la nuit guider mes inspirations dans la rédaction…
Apres avoir rassemblé ce qu’il me restait d’esprit, je commençais ce rapport doucement, en effleurant les touches du clavier, je me reconnaissais peu la dedans comme si cette histoire était différente, plus importante que les autres. Je me devais de commencer cela par un avertissement.


Bon autant vous dire que pour ce film il nous faudra à vous comme à moi une bonne dose de recul (… et de LSD accessoirement) pour piger un broc de cet article, Le Festin Nu étant ce qu’on peut appeler un gros, un très gros trip multifacette et un objet filmique inattendu…

La drogue … une invention … merveilleuse.

Le Festin Nu est à l’origine un roman de William Burroughs, qu’il écrivit entre 1954 et 1957 à Tanger sous l’influence de diverses substances hallucinogènes et sous coke (ce qui en soit est un exploit). Le résultat est une œuvre dispersée obscène et informe mais saluée par la critique et le public dès sa publication (après remaniement de la forme) … en France. Aux Etats-Unis le livre fut interdit pour 10 ans tant il choquait les mœurs par son évocation crue de l’homosexualité.

Burroughs mêle astucieusement drogue, politique, homosexualité, hallucinations, délires paranoïaques dans un exercice de style littéraire transcendant utilisant la technique surréaliste du Cut–Up (le couper- copier-coller littéraire en somme) pour trouver une cohérence dans les notes éparses de l’auteur.

« L’orgasme ne joue aucun rôle dans la vie du drogué. L’ennui, qui indique immanquablement une tension non soulagée, ne l’effleure jamais. Il peut contempler sa chaussure pendant huit heures d’horloge, et ne se remet en activité que lorsque le sablier de la came s’est vidé. »

Extrait Le Festin Nu, William S. Burroughs

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Un roman inadaptable et inadapté :

Par son manque de cohérence et d’une forme classique le roman fut très vite classé dans la catégorie inadaptable. Mais un homme, qui présentait Burroughs comme une des inspirations première tenta le pari. Cet homme c’est David Cronenberg, qui à l’époque avait déjà réalisé une dizaine films dont le culte « La Mouche » et le dérangeant « Vidéodrome » entre autre, qui avait fait de lui un cinéaste reconnu autant par le public que par la critique. Mais l’adaptation du roman de Burroughs est un défi de taille pour le canadien qui décide d’ajouter aux éléments qu’il prend au roman une évocation, en filagramme, de la biographie de son auteur, c’est ainsi que William « Bill » Lee assassine sa femme en jouant à Guillaume Tell de la même manière que Burroughs. De même l’Interzone où Lee pense se trouver dans son délire est une évocation de l’International Zone de Tanger où il écrivit le roman.

« Il semble que j’ai enregistré mes impressions sur ce mal et son délire, mais je n’ai guère souvenir d’avoir rédigé les notes que l’on a publiées en langue anglaise sous le titre « Naked lunch » (Le festin nu). […] je n’en ai compris la signification que très récemment, après ma guérison. Il a exactement le sens de ses termes : le Festin Nu cet instant pétrifié et glacé où chacun peut voir ce qui est piqué au bout de chaque fourchette. »

Extrait Le Festin Nu, William S. Burroughs

W. Burroughs et David Cronenberg
W. Burroughs et David Cronenberg
De quoi ça parle ?

Alors on commence par quoi ? … Ah oui William Lee est un ancien junkie reconverti dans l’extermination de cafards, (jusque-là vous aller me dire tout va bien mais …) sa femme lui vole son produit pour se…. l’injecter. Bien décidé à garder son boulot et à aider sa femme, il décide d’aller à la rencontre d’un médecin spécialisé dans ce genre de cas. Ce dernier lui prescrit une poudre noir qui mélangée au produit anti cafard devrait faire disparaître les effets de la drogue. Vous suivez ? Bon on revient en arrière. Bill Lee est arrêté par deux policiers des stups qui le soupçonnent de trafiquer de la poudre, ils le mettent en face d’un cafard géant (oui oui) qui lui révèlent que sa femme est une espionne et qui plus est non humaine et qu’il faut absolument la tuer. Une fois fait il devra se rendre dans un port franc de la cote nord-africaine appelé l’Interzone, où il devra faire son rapport et enquêter sur différents personnages locaux tout en se faisant passer pour homosexuel.

Les premières minutes ?

« L’odeur de roussi se rapproche, je les devine dans l’ombre en train de combiner leur coup, de mettre en place leurs mouchards de charme et baver de joie en repérant ma cuillère et le compte-gouttes que j’ai jetés à la station de Washington Square au moment où j’ai sauté le tourniquet pour dévaler la ferraille des deux étages et attraper l’express du centre… »

Extrait de L’incipit Le Festin Nu, Williams S. Burroughs

Là où Burroughs démarre dès les premières lignes dans le trip de son personnage. Cronenberg lui démarre en présentant ses personnages, William Lee extermine des cafards, à des amis intellectuello-camé et des ennuis avec sa femme et aux boulots, la situation posée Lee peut peu à peu sombrer…

Le festin Nu

Le casting ?

Peter Weller, qui refusa de reprendre une troisième fois son rôle fétiche de Robocop pour jouer dans le film de Cronenberg, livre une performance étonnante. Il ralentit sa diction et son jeu pour rentrer dans son personnage de Bill Lee constamment surpris et désabusé par son propre délire. Ne comprenant pas toujours où il se trouve et ce qu’il fait parfois touchant d’autre fois franchement déroutant Weller intègre parfaitement les sentiments de ce personnage si atypique.

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Et au final ça donne quoi ?

Le Festin Nu est un film singulier et pluriel à la fois. Un trip artistique, organique, sexuel de drogue (bien sûr) et même littéraire, jamais un film n’aura aussi bien compris la démarche de l’écriture et de la pensée littéraire. Un film où le scénario n’est pas la pierre angulaire du concept, tant il est dense, barré et complexe, mais fait partie d’un tout entre le visuel, la performance des acteurs et les plaidoyers en sous-texte.
L’art rejoint ici le cinéma tant la mise en scène de Cronenberg est soignée et l’interprétation des comédiens est millimétrée. Weller surprend à chaque scène tant son aura de Robocop est présent dans les esprits, il prouve qu’il est capable de l’exact opposé et montre à tous ceux qui l’ignoraient encore, son talent.
Cronenberg est à l’apogée de son talent et de son trip organique même « Existenz » son ultime film de genre n’attendra pas ce niveau, il pose ici comme une sorte de manifeste du cinéma organique tant les créatures, les délires et l’univers sont cohérents et subtils. Rien ne nous est épargné durant le visionnage du Festin Nu, le trip va jusqu’au bout, jusqu’à la dernière scène. L’adaptation du livre est très libre mais tout est là, Burroughs et Cronenberg sont en adéquations total, personne d’autre que le cinéaste canadien n’aurait pu mieux interpréter les méandres tortueux de l’esprit du romancier. Une réussite totale mais à ne pas mettre en toutes les mains…

Naked_Lunch_Hero

 


Dimanche 17h. La tête entre les mains, je clos une semaine de réflexion sur ce sujet entêtant, même obsédant. Mon rapport était terminé et dans la satisfaction, qui emplissait mon esprit, je décidais de m’allumer une clope comme après d’autres rapports qui m’avaient apportés autant de plaisir que celui-là. En attendent de nouvelles expériences, je clos celle-ci sans plus attendre…

Signé Yann A. Ritter

 

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