Movie Classics, by Matthieu BLOMME – I – LE VOYAGE DANS LA LUNE (1902), de George Méliès

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Aujourd’hui, après avoir introduit la mise en place de la technique du Cinématographe et réfléchi sur la notion de « chef d’oeuvre cinématographe », nous allons pouvoir débuter cette fameuse étude sur l’Histoire du Cinéma à travers les films qui l’ont inventée. Le Voyage dans la Lune de George Méliès est probablement le tout premier film de l’Histoire du Cinéma à avoir eu une influence majeure tant sur le plan technique que sur le plan artistique. C’est pourquoi il ouvre ce roman consacré aux figures majeures du 7ème art.

GEORGE MÉLIÈS, LE FONDATEUR D’UN ART :

George Méliès

Comprendre une œuvre artistique quelle qu’elle soit, c’est comprendre au départ l’homme qui se cache derrière. Personne ne chercherait à étudier Guernica sans chercher à comprendre qui était Picasso, ses aspirations, ses positions et opinions et également, son parcours, ce qui l’a amené à peindre une telle peinture. Pour le cinéma,c’est pareil. On ne peut détacher le film de son réalisateur. Qu’il soit un metteur en scène purement technique, ou qu’il soit un réalisateur avec des ambitions créatives et artistiques profondément marquées. Il est important de rappeler ce point alors que nous nous apprêtons à revenir sur une œuvre fondatrice quel’on peut clairement qualifier aujourd’hui de premier chef d’œuvre du 7ème art.

Mais avant de nous plonger au cœur du Voyage dans la Lune, il est essentiel de parler de George Méliès.

George Méliès vient au monde à Paris en 1861. Issu d’une famille de fabricants de chaussures de luxe, Méliès développe assez vite un intérêt pour la peinture. Envoyé au Royaume-Uni pour perfectionner son anglais, il apprend la prestidigitation auprès de l’illusionniste David Devant. De retour en France, au milieu des années 1880, il propose dans certaines brasseries parisiennes ses nouveaux talents, en se présentant sous le pseudonyme de « Géo Smile ». En 1888, il rachète le théâtre du célèbre magicien Robert-Houdin (une véritable légende de le monde de l’illusionnisme au cours du XIXème siècle) avec l’argent de la vente de sa part dans l’entreprise familiale. Ses spectacles commencent à faire parler dans Paris, et très vite, George Méliès devient une figure de la prestidigitation dans le Paris de la fin du XIXème siècle, allant même jusqu’à fonder sa propre académie de magie.

George Méliès magie

En 1895, George Méliès est invité à une répétition de la première projection publique du Cinématographe des Frères Lumière. C’est la révélation de sa vie. Il sent le potentiel commercial d’une telle invention, seulement lors de sa rencontre avec Louis Lumière, ce dernier le dissuadera de s’échauder sur le Cinématographe. Car en effet, les Frères Lumière ne donnaient à cette époque aucun avenir à l’appareil, estimant qu’il ne s’agissait là que ce qu’on pourrait appeler aujourd’hui, un simple effet de mode.

Certains penseront quelques temps plus tard, que si les Frères Lumière ont refusé de vendre le brevet du Cinématographe à George Méliès, c’était très certainement pour écarter l’éventualité d’avoir un concurrent. Car il est vrai que peu de temps après cette rencontre, les Frères Lumière vont dépêcher aux quatre coins du monde, un certain nombre d’opérateurs afin de leur ramener des images qu’ils pourront ensuite diffuser dans l’hexagone, faisant ainsi fructifier leur affaire qu’ils croyaient pourtant sans avenir. On peut donc penser que les Frères Lumière tenait à la toute fin du XIXème siècle, à garder le monopole commercial du Cinématographe.

Cet échec n’empêchera pas Méliès de racheter les composants nécessaires pour tourner des petits films et les projeter lui-même. Il fonde l’une des premières sociétés de production de l’histoire, la Star Film, et crée et projette des films de la vie quotidienne, dans le même esprit que les films des Frères Lumière.

George Méliès

George Méliès va cependant en avoir assez, assez rapidement, de capturer des moments de la vie de tout les jours, d’autant qu’à cause de cela, le cinéma commence déjà à s’essouffler. Il s’intéresse donc à la fiction, emboîtant le pas sur les Frères Lumière (avec le film L’Arroseur Arrosé, sorti en 1895, l’un des premiers films scénarisés de l’Histoire du Cinéma). George Méliès a une idée en tête : utiliser le cinéma pour ce qu’il doit être, c’est-à-dire un art du spectacle. Sur ce principe, le cinéma devra à la fois emmener les spectateurs à visionner des choses qu’ils n’ont jamais vu auparavant, pénétrer au sein d’univers fantastiques, et ressentir des émotions qui peuvent s’étendre des rires aux larmes, en passant par la fascination ou la peur.

Dès 1896, et ce jusqu’en 1914, époque où son art commencera à décliner, la faute à différents problèmes financiers et surtout, à cause de la Première Guerre Mondiale, George Méliès va bâtir ce que l’histoire retiendra sous le nom des « Voyages à travers l’impossible », une longue série de plusieurs centaines de métrages (600 environs) où Méliès conciliera ses talents de prestidigitateur à des trucages visuels jamais vus jusqu’alors, en y ajoutant une teinte de mystère, de la poésie, et également, un soupçon de naïveté qui renvoie directement le spectateur à l’incrédulité de l’innocence. C’est dans ce contexte que le Voyage dans la Lune, que l’on peut aisément considérer aujourd’hui comme la quintessence de sa créativité visuelle, verra le jour en 1902.

LE VOYAGE DANS LA LUNE (1902) RÉALISÉ PAR GEORGE MÉLIÈS

Voyage sur la lune

« Face à une assemblée de scientifiques de renom, le professeur Barbenfouillis présente son projet de voyager vers la Lune. Après un vol réussi à bord d’un obus, Barbenfouillis et ses collègues explorateurs arrivent sur place. Ils découvrent alors qu’ils ne sont pas seuls… »

Inspiré des œuvres De la Terre à la Lune et Autour de la Lune écrites par Jules Verne, Le Voyage dans la Lune de Méliès est probablement le film le plus ambitieux de toute la carrière du metteur en scène. 10 000 F de l’époque et 3 mois de tournage seront nécessaires pour mettre en boîte le petit film d’un quart d’heure. Pour cette époque, ces moyens de production étaient tout bonnement inédits. George Méliès tourne le film dans le studio qu’il a lui-même construit à Montreuil en Seine-Saint-Denis.

Le résultat de ce tournage est tout simplement une œuvre fantastique, fondatrice et élémentaire dans l’Histoire du Cinéma. Œuvre finale de tout les talents et travaux de George Méliès, Le Voyage dans la Lune est une incarnation sur pellicule des différentes caractéristiques théâtrale du XIXème siècle, comme s’il marquait la transition entre deux façons d’appréhender le grand spectacle. George Méliès, fort de son expérience de la scène, implante le spectateur face à différents tableaux comme s’il était assis face à une représentation théâtrale. Ceci lui permet de composer chacun de ses plans comme chaque nouvel instant dramatique. D’ailleurs, ce point sera souvent repris par les spécialistes du cinéma, estimant pour certains qu’à travers Le Voyage dans la Lune, Méliès n’a pas été capable de développer un nouveau langage, celui du cinéma, et que finalement, ce film n’est qu’une retranscription théâtrale, comme l’étaient les retranscriptions de la vie quotidienne des Frères Lumière notamment.

Voyage dans la lune

Malgré tout, Le Voyage dans la Lune apporte des idées pourtant très visuelles, comme une narration non linéaire. George Méliès sera le premier à répéter la même action deux fois à l’écran. La première action, symboliquement. La deuxième, en phase avec la narration de l’œuvre. Comme en atteste le premier plan où le missile lancé de la Terre s’écrase dans une Lune métaphorique personnifiée avec un visage humain. Et un deuxième où nous voyons la capsule atterrir, d’une manière plus réaliste et crédible sur la surface lunaire. Il faut savoir que ce procédé métaphorique qui casse la temporalité d’une narration était une idée novatrice et bien qu’elle sera rarement reprise ensuite, justement à cause de cette rupture temporelle, elle inspirera les ellipses visuelles, les retour-en-arrière, ou même à la télévision, les ralentis. Prenez l’exemple du ralenti d’un fait de jeu au cours d’un match de football en direct, alors que le match poursuit son cours en parallèle, dites-vous que cette technique de mise en scène, même si pour le cas du match, elle n’a rien de métaphorique, vient directement de ce que Méliès a imaginé pour ces deux scènes répétées.

Maintenant voilà, cet aspect du métrage suffit-il à estimer que George Méliès a inventé son propre langage cinématographique ? Il est vrai, techniquement, graphiquement et visuellement, Le Voyage dans la Lune a tout de la pièce de théâtre filmée. Et à partir de cela, il est très difficile de développer une véritable signature cinématographique. Si on s’arrête sur le montage, par exemple, on ne constate qu’une simple transition de tableaux en fondu enchaîné, qui remplacent ici le rideau rouge de la scène de théâtre. Ce qui est donc montré à l’écran n’a rien de fondamentalement nouveau. Sur un écran de cinéma oui. Mais dans le cadre d’une pièce théâtrale, non.

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Alors quoi ? Le Voyage dans la Lune est un faux chef d’œuvre ? Et bien non, car le style cinématographique de George Méliès repose en fin de compte sur ce style purement théâtrale. Cela explique d’ailleurs sans doute pourquoi son cinéma ne supportera pas l’arrivée d’un Griffith et même de Chaplin ou d’un Keaton, qui utilisent des fibres théâtrales pour les traiter avec un langage cinématographique. Méliès puise dans son expérience de la scène pour réaliser sa propre vision du cinéma qu’il voit comme une véritable extension du théâtre. Seulement pour lui, ici, il n’y a pas de langage cinématographique autre qu’un langage similaire à celui du théâtre. C’est pourquoi on peut assimiler Le Voyage dans la Lune comme à la jonction d’un art comme le théâtre, et d’un art nouveau qui a encore ses preuves à faire, le cinéma.

Quoiqu’il en soit, nous sommes bien face à un film de cinéma (ne serait-ce qu’au regard de sa production, conçue en tant que tel) et que Le Voyage dans la Lune peut être perçu comme le premier film fantastique de l’Histoire du Cinéma. Fantastique vis à vis des détails de son intrigue (le voyage sur la Lune étant une idée absolument utopique à cette époque, de même que le contact avec une vie extra-terrestre), mais fantastique également sur le traitement de cette narration. Méliès était un anti-impérialiste (et un anti-colonialiste) confirmé, et se moque d’ailleurs de la stature (et la statue) de Barbenfouillie à la fin du film. Dans son intégralité, l’œuvre se pose comme une satire burlesque de ce système, de l’arrogance et de la soumission d’un peuple pris sous l’emprise d’un chef charismatique. Cependant, là où le film brille le plus, c’est dans un autre type de satire : celle de la science.

voyage dans la lune

Clairement, Le Voyage dans la Lune est une œuvre détachée d’une certaine réalité scientifique. L’œuvre n’a jamais été conçue comme une œuvre à prendre au premier degré. Méliès est conscient que la science physique ne pourra jamais concevoir un déplacement de l’homme vers la Lune selon la méthode employé par les scientifiques du film (Cf. le canon). Cependant, à travers cela, il se moque de la science du siècle passé pour en souligner les limites et l’absurdité. L’homme qui avance si vite dans le progrès qu’il se déconnecte de la réalité scientifique tout en jouant, en parallèle, sur la fascination que représente les découvertes dans l’inconscient collectif. On se surprend ainsi à nous moquer des scientifiques face à l’absurdité de leur plan de vol, tout en étant fasciné et émerveillé par ce qu’ils découvrent sur la Lune. Quand le burlesque rencontre le fabuleux. Quand le grotesque fait corps avec les merveilles de l’imaginaire.

Beaucoup de personnes se sont déjà penchés sur les interprétations possibles et inimaginables de ce court-métrage cinématographique, et beaucoup trouveront sans doute d’autres aspects à l’avenir. Le Voyage dans la Lune se pose comme une œuvre cinématographique essentielle puisqu’elle va poser les bases d’une réflexion à travers une intrigue de science-fiction. Le Voyage dans la Lune ne raconte pas qu’une histoire, il raconte une histoire dans l’histoire. Il renvoie les hommes à leurs propres absurdités, tout en laissant la place à une spectaculaire vision de l’inconnu. Et finalement, personnifier l’inconnu en le rendant à la fois mystérieux et merveilleux, c’est quelque chose de très cinématographique. Il suffit de voir les plus grandes œuvres de science-fiction du cinéma pour se rendre compte qu’elles sont toutes construites sur ce postulat.

Postérité : 

voyague dans la lune dessins

Le Voyage dans la Lune sera proposé en France une fois sa réalisation terminée, et son exploitation s’étendra jusqu’aux États-Unis. Seulement la dispersion aura un double effet, positif et négatif pour Méliès. Oui, son film sera reconnu jusqu’au bout du monde et oui, il en tirera un certain bénéfice. Mais non, il ne sera pas à l’abri de l’absence d’une distribution réglementée. Beaucoup de copies seront dupliquées et Méliès ne touchera jamais l’intégralité des bénéfices générés par son propre film.

La naissance des premiers studios en France et aux États-Unis n’endiguera pas le piratage de l’œuvre de Méliès. Ces derniers obtiennent des accords de distribution auprès de Star Film, pour une dizaine de copies, mais certains d’entre eux, vont s’amuser à dupliquer, illégalement, ces copies, pour en tirer encore plus de bénéfices. Thomas Edison, l’inventeur du Kinétoscope, via sa société Edison Manufacturing Company, détournera des copies du film à son propre bénéfice, pour riposter à un problème de droits liés à la perforation 4 trous de la pellicule de Méliès, invention brevetée de Thomas Edison. Les deux hommes finiront par trouver finalement un accord.

George Méliès confia à l’époque la branche américaine de la Star Film à son propre frère, Gaston Méliès. Branche américaine chargée entre autres de contrôler la duplication des copies du film et de poursuivre les différents contrevenants. Malheureusement le sort s’acharnera sur Méliès et sa compagnie dans les années qui suivirent la sortie du métrage…

george méliès

Après 1908, les films dits fantaisistes n’étaient plus tellement en vogue auprès du grand public. Cela n’empêche pas George Méliès de continuer à produire des œuvres de plus en plus coûteuses, aux résultats commerciaux de moins en moins satisfaisants cependant. En 1914, la Première Guerre Mondiale éclate en Europe et donne un coup d’arrêt assez radical aux productions de la Star Film. En 1917, l’Armée Française réquisitionne les bureaux de Méliès et font main basse sur les pellicules pour les fondre afin d’en extraire l’argent directement à partir du celluloïd. Et ça ne s’arrête malheureusement pas ici. En 1923, le théâtre de Robert-Houdin, racheté par Méliès en 1888, est détruit. Le metteur en scène perd tout. Dans un excès de colère, il brûle dans son jardin à Montreuil les derniers négatifs de ses propres films. A partir de 1925, il tient un kiosque à jouet et à bonbons dans la Gare Montparnasse à Paris. L’ère Méliès, révolutionnaire pourtant, prend fin par la plus terrible des destinées : l’indifférence générale…

Au cours des dernières années de sa vie, la profession, démocratisée entre temps, verra quelques figures s’intéresser de très près aux œuvres de George Méliès. Différents hommages seront célébrés en l’honneur de la carrière du metteur en scène, notamment par des artistes comme René Clair.

George Méliès décède d’un cancer le 21 janvier 1938 à l’âge de 76 ans. Il repose au cimetière du Père-Lachaise à Paris.

george méliès

Le Voyage dans la Lune, lui, tombera un temps dans l’indifférence générale, comme Méliès lui-même. Le film est pratiquement perdu, les copies originales ont quasiment toutes été détruites. Seulement, les copies pirates, duplications illégales du film, au moment de son exploitation, auront dans la postérité un rôle que l’on peut qualifier de salvateur. Elles permettront au film d’être retrouvé et près de 100 ans après sa sortie, le film jouit d’une nouvelle vie auprès des cinéphiles du monde entier grâce à la numérisation des copies pellicules.

Aujourd’hui, le chef d’œuvre de George Méliès est disponible dans une version restaurée en DVD et en Blu-Ray. La mémoire du génie de Méliès est saine et sauve. Et ce pour l’éternité…

Matthieu BLOMME.

 

 

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