Movie Classics, by Matthieu BLOMME – II – CABIRIA (1914), de Giovanni Pastrone

Carabria

L’industrie cinématographique italienne aura, au cours de l’Histoire, une influence notable sur le 7ème art. Des talents de renom émergeront de la péninsule italique et marqueront profondément de leurs empreintes, à travers des œuvres particulièrement novatrices, le cinéma.

Nous sommes au début du XXème siècle, et actuellement, le cinéma n’est encore qu’une drôle de bizarrerie dans la société contemporaine. Le cinématographe arrive en Italie à la fin du XIXème siècle et dès le début de la décennie suivante, les premières sociétés de production italiennes vont commencer à émerger. Très vite, l’industrie cinématographique italienne produit, en parallèle aux courts documentaires, des œuvres à sujet dit historique.

En 1905, le premier film italien historique sort en salles. Il s’agît de La presa di Roma (20 settembre 1870) (La Prise de Rome (20 novembre 1870)) réalisé par Filoteo Alberini. Ce court-métrage de 9 minutes, découpé 7 tableaux, relate l’annexion de la ville de Rome par les troupes piémontaises en 1870, et ouvre la voie à des multiples œuvres du même type qui articuleront leurs intrigues autour d’événements historiques précis de l’Histoire de l’Italie. Jusqu’au début de la Première Guerre Mondiale, ce sous-genre cinématographique sera particulièrement prisé des studios italiens et permettra aux metteurs en scènes d’explorer une nouvelle manière d’imaginer le cinéma…

cinéma kolossal :

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Le 18 octobre 1912, la guerre italo-turque prend fin. Animé par une volonté farouche de se constituer un empire colonial comme ses voisins, le Royaume d’Italie s’est lancé, un an plus tôt, dans une campagne d’annexion de la Libye, occupée à l’époque par un Empire Ottoman sur le déclin. La « Guerre de Libye » (telle qu’on la nomme en Italie) fût remportée par l’armée italienne et est aujourd’hui, considérée comme l’un des signes précurseurs de ce qui devait être la Première Guerre Mondiale en 1914, notamment à cause de ses conséquences indirectes qui ont permis la montée des nationalismes dans la région des Balkans.

Évidemment, en Italie, à cette époque, la victoire provoque l’enthousiasme de la population. Et ce sont les moyens de communication du moment qui serviront de relais entre la politique et le peuple, comme la presse et le cinéma. Les studios du moment verront en cette victoire, un moyen de capitaliser sur la grandeur passée de l’Italie Antique, en marquant un écho entre ces moments de gloire anciens et cette récente victoire dans la guerre italo-turque. Les studios italiens vont donc mettre les moyens pour mythifier ces événements à travers des fresques grand-spectacle jamais vues jusqu’alors. C’est la naissance du film kolossal.

Movie classics

Gli Ultimi giorni di Pompei (Les Derniers Jours de Pompei) de Mario Ceserini en 1913 sera l’une des premières œuvres kolossal du cinéma muet italien. Suivent Marcantonio e Cleopatra (Marc-Antoine et Cléopâtre) la même année et surtout, Quo Vadis ?, produit en 1912 et qui s’impose comme le premier long-métrage de l’Histoire du Cinéma à dépasser la durée symbolique des deux heures. Tout ces films ont la particularité, du fait de leur sujet historique, de mettre en scène des décors faramineux et coûteux comme toile de fond d’une intrigue aux multiples facettes, un grand nombre de personnages et surtout, une figuration hors-norme. Le cinéma dit kolossal, c’est à l’époque une vision démesuré du cinéma en tant qu’art, où finalement, ce dernier n’apparaît que comme un moyen de reconstituer l’Histoire afin de le transmettre au public d’une manière plus spectaculaire qu’à travers les livres. L’Histoire prend vie sous les yeux du spectateur, et le cinéma n’est qu’un relais. Seulement, dans ce rôle, qui vu d’ici paraît assez réducteur, le cinéma va prendre du galon et se hisser un niveau d’excellence qui inspirera sur les décennies à venir les plus grands réalisateurs…

C’est dans ce contexte que Cabiria (1914) de Giovanni Pastroni voit le jour.

CABIRIA (1914) RÉALISÉ PAR GIOVANNI PASTRONE :

Cabria

« Au cours de la Seconde Guerre punique (218 av. JC – 202 av. JC), après l’éruption de l’Etna, une fillette nommée Cabiria est enlevée par des pirates et revendue à Carthage au marché des esclaves. Karthalo, grand prêtre et adorateur du Dieu Moloch, veut la sacrifier au nom de sa croyance… »

Étudier une œuvre comme Cabiria revient d’abord à comprendre le genre auquel il est affilié : le péplum. Illustration historique d’événements relatifs à l’Antiquité, le péplum est l’un des genres cinématographiques les plus anciens du cinéma. Il est également l’un des genres ayant connu le plus de succès auprès des spectateurs au cours du XXème siècle. C’est enfin l’un des genres qui a connu les crises artistiques les plus difficiles, relégué au rang de genre décadent et obsolète… Avant de connaître cependant un certain regain d’intérêt ces dernières années, à travers la télévision notamment.

Dès les premières œuvres, le péplum s’est imposé comme un genre coûteux et ambitieux, nécessitant une ingénierie exceptionnelle et plusieurs dizaines de figurants pour recréer de vastes reconstitutions historiques costumées. Contrairement à une idée reçue, le péplum n’est pas né en Italie, mais assez curieusement, en France, à travers certains films d’Alice Guy (la première femme réalisatrice de l’Histoire du Cinéma) ou Ferdinand Zicca (qui signera en 1902 l’ambitieux Quo Vadis ?, qui dure pourtant que 3 minutes (!) ). A l’époque où des studios comme Pathé ou Gaumont tentent d’asseoir leur hégémonie dans le milieu, le péplum constitue un enjeu commercial de premier ordre. Les coûts de production sont déjà très importants pour l’époque, et celui qui arrivera à produire l’œuvre la plus significative et la plus spectaculaire, arrivera, logiquement, à engendrer le maximum de retombées financières. Le péplum sera donc l’appareil d’une industrie cinématographique en expansion. Puis le péplum arriva en Italie.

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Le cinéma dit kolossal va lourdement industrialiser le péplum et permettre au genre d’écrire ses fondements artistiques, voire mythologiques. A partir de cette époque, le terme « péplum » est associé au terme « superproduction ». Et par des innovations techniques jamais vues jusqu’alors, possibles grâce à des budgets complètement démesurés pour l’époque, le péplum italien des années 1910 va clairement révolutionner le 7ème art. Et la plus influente des œuvres produites à cette époque est sans contexte Cabiria, réalisé par Giovanni Pastrone et sorti en 1914.

Doté d’un budget exceptionnel d’un million de Lire or, Cabiria brille par la somptuosité de ses décors (le temple carthaginois est d’une beauté jamais vue sur un écran de cinéma à cette époque) et par la présence d’un millier de figurants. La force visuelle de l’œuvre écrite par Pastrone lui-même (notons que les intertitres ont étés écrits par Gabriele D’Annunzio, l’un des auteurs italiens les plus célèbres de l’époque) réside dans la manière qu’à le metteur en scène de positionner son décor non comme une simple toile de fond pour dessiner ses plans, mais comme un personnage à part entière possédant sa propre présence à l’image. La séquence de l’effondrement du palais au cours de l’éruption de l’Etna est particulièrement représentative de ce point.

En réalité, Cabiria est entièrement à l’image de l’opulence de ses décors. Il s’agît d’une œuvre fleuve, aux multiples intrigues, à la narration qui prend le temps de poser ses enjeux et son discours. Cabiria est une fresque ambitieuse et vaste qui parvient à unir ses forces et à utiliser les moyens à sa disposition pour offrir un spectacle monumental. Mais en l’occurrence, ce n’est pas ce point, décontextualisé, qui fera du film Giovanni Pastrone, une œuvre essentielle dans l’Histoire du Cinéma.

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Les équipes à l’œuvre sur le film vont mettre au point une technique de mise en scène jamais vue jusqu’à présent dans une œuvre de ce calibre et qui deviendra, grâce à Cabiria, un standard dans la réalisation cinématographique : le carello.
Au départ, cette technique de mise en scène s’appellera effectivement le carello (certains la nommeront également le« mouvement de Cabiria »), mais aujourd’hui, elle est plus connue sous le nom de travelling. Notons, il est important de le rappeler, que le mouvement exercé par un objet en déplacement, objet sur lequel la caméra est posée, est un procédé qui ne date pas de Cabiria. Alexandre Promio, opérateur pour les Frères Lumière, sera le premier à donner un mouvement à l’image en posant sa caméra sur une gondole dans Venise. D’ailleurs,les Frères Lumière appelleront cette technique la « Vue Panoramique Lumière ». Or le carello (qui signifie charrette en italien) nécessite la présence d’un chariot qui suit un rail posé sur le sol. Et ce que Cabiria montrera, c’est que la technique du travelling n’existe pas uniquement pour un rendu visuel esthétique, mais clairement, pour créer une véritable symbiose entre l’image et le décor. A ce titre, Cabiria sera donc le premier long-métrage à pleinement utiliser la technique du travelling.
Alors quand je parle de symbiose entre l’image et le décor, qu’est-ce que cela sous-entends ? Ici, le travelling permet à Pastrone de donner d’avantage d’envergure à ses décors fastueux. Ainsi, et cela explique pourquoi le film possède une intense force visuelle, le décor possède un véritable relief, il est identifiable dans l’espace. De cette manière, le réalisateur donne de la fluidité à son œuvre, un rythme, et au final, insuffle la vie à travers lui. Et évidemment, en tant que spectateur, le résultat est tout simplement bluffant. Jamais vu. A travers cette technique développée avec brio dans Cabiria, le cinéma prend une nouvelle dimension. Les réalisateurs comprennent qu’ils vont pouvoir donner d’avantage de sens aux créations qu’il sont en tête, et à travers les mouvements, véhiculer des émotions. Ici, il s’agît d’être époustouflé par la grandiloquence du spectacle proposé par Cabiria et le pari est tenu. C’est tout logiquement que le film de Pastrone servira de base de travail pour bon nombre de metteurs en scènes, comme D.W. Griffith qui s’inspirera grandement des travaux du réalisateur italien pour son film Intolerance, sorti en 1916, et sur lequel nous reviendrons prochainement.

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Postérité :

A sa sortie en 1914, Cabiria rencontre un immense succès en Italie et également, aux Etats-Unis. Il sera d’ailleurs le premier long-métrage projeté à la Maison Blanche, en présence du Président des Etats-Unis, Woodrow Wilson. Pourtant, malgré un succès bien établi, Cabiria suscite la polémique. Gabriele D’Annunzio, auteur des intertitres du film, est à l’époque proche des partis nationalistes italiens. Et le contexte historique dépeint dans le film (la Seconde Guerre punique) se rapproche beaucoup du contexte géo-politique du moment où, je le rappelle, le Royaume d’Italie venait de remporter la Guerre de Libye. Dans Cabiria, l’Italie est présentée comme un lieu de sérénité, sa société se donne une image sophistiquée et digne et en opposition à cela, on nous présente Carthage (située dans l’actuelle Tunisie) comme une cité détestable, voire diabolique (à travers le personnage de Karthalo). L’action du film se situe dans des régions qui ont été le théâtre de la Guerre italo-turque, et donc la production d’un film comme Cabiria réveille certaines consciences à propos de la portée politique d’une telle œuvre. Sa filiation à D’Annunzio lui donne une portée nationaliste, et certains iront jusqu’à taxer Cabiria d’œuvre fascisante (car mettant effectivement en scène des symboles propres à l’Empire Romain, comme le salut romain ou les faisceaux).

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L’Histoire du Cinéma, elle, retiendra surtout Cabiria pour ce qu’il a apporté sur un plan purement technique et sur l’influence qu’il a eu sur un genre cinématographique qui était à l’époque en plein âge d’or.

En 2006, le réalisateur américain Martin Scorsese présenta une version restaurée du film au Festival de Cannes. Il rappellera à cette occasion que le film de Pastrone porte en lui le mérite des innovations que la postérité à longtemps attribué à Griffith ou à Cecil B. DeMille.

Tout est dit.

Matthieu BLOMME

 

 

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