Movie Classics, by Matthieu BLOMME – III – THE BIRTH OF A NATION (Naissance d’une Nation) (1915), de David Wark Griffith

The Birth of a nation

Rarement une œuvre cinématographique aura fait autant de bruit à l’époque de sa sortie que The Birth of a Nation (Naissance d’une Nation) de D.W. Griffith. Le plus grand succès cinématographique de son temps sera aussi le film le plus polémique et le plus contesté de toute l’ère du cinéma muet. Pourtant, malgré le caractère raciste de l’œuvre de Griffith, The Birth of a Nation est l’un des meilleurs films jamais réalisés. Ce cas de figure est unique (si l’on met de côté les films de propagande de Leni Riefensthal réalisés pour le compte de l’Allemagne Nazie, une vingtaine d’années plus tard, qui auront également leurs places dans Movie Classics). The Birth of a Nation est un monument cinématographique d’exception, paradoxal, intense, et fondamental. Une référence qui porte les germes d’une discrimination raciale assumée, qui permettra au Klu Klux Klan, une organisation américaine qui prône la suprématie de la race blanche et dont les faits d’armes constituent les épisodes les sombres de l’Histoire des États-Unis, d’être reconstitué et de continuer son sinistre combat contre l’homme Noir…

The Birth of a nation

Se pencher sur le cas The Birth of a Nation, c’est se pencher sur une œuvre directement connectée à l’Histoire, la grande, celle des hommes. Il s’agît là du premier cas de figure où l’impact d’une œuvre cinématographique s’étend dans les veines de la société. The Birth of a Nation, ou comment un film est parvenu à jouer un rôle dans l’Histoire de l’Humanité. Un film au-delà du cinéma. Un film pour l’Histoire. Un tremblement de terre artistique et historique dont les retombées ont été ressenties bien des années après sa sortie…

LA GUERRE DE SÉCESSION, LE KLU KLUX KLAN ET GRIFFITH :

Nous sommes en 1860. Abraham Lincoln devient Président des États-Unis. Suite à cette élection, l’état de Caroline du Sud fait sécession. En compagnie de 10 autres états du Sud des États-Unis, tous esclavagistes, elle crée ce qu’on appellera la « Confederate States of America » (les États Confédérés d’Amérique). L’idée pour eux, c’est de prendre leur indépendance vis à vis des États-Unis d’Amérique et de créer leur propre régime fédéral, qui maintiendrait par ailleurs l’esclavage des Noirs, là où Lincoln a toujours très clairement prôné l’anti-esclavagisme. Jefferson Davis est donc nommé Président des États Confédérés d’Amérique et Richmond, en Virginie, en devient la capitale. Ce que l’on nommera la Guerre de Sécession (Civil War en anglais, la Guerre Civile) débutera en 1861 et voit donc s’opposer les Confédérés (au Sud) et l’Union (au Nord).

Etats Unis Union Confédération

Si les Confédérés possèdent une puissante force de frappe, l’Union présente une très nette supériorité numérique et militaire. Hormis le fait qu’il y ait à cette époque deux fois plus d’habitants au Nord qu’au Sud, Lincoln a pour lui, un solide budget militaire, une armée structurée, une logistique efficace et calibrée. Le Sud, elle, malgré la présence d’officiers de renom, comme le Général Robert Edward Lee, qui se distinguera par ailleurs dans l’élaboration de brillantes stratégies militaires contre l’Union, ne bénéficie pas des mêmes moyens…

Guerre de Sécession

La Guerre de Sécession va durer pendant 4 années, et provoque la mort de 620 000 soldats. Jusqu’en 1863, les Confédérés, grâce à Robert E. Lee notamment, remportent de belles victoires sur leur adversaire. Le tournant de la guerre arrive à Gettysburg où les Confédérés vont perdre un tiers de leurs effectifs engagés dans la bataille. Après ça, le reste de la guerre n’est pour le Sud qu’une succession de déconvenues militaires où l’Union, pour sa part, reprend le dessus, jusqu’à la reddition du Général Lee à Appomattox en avril 1865. C’est la fin de Guerre de Sécession. Les conséquences de celle-ci sont multiples. D’une part, elle marque une transition entre deux ères militaires, à la limite de la « guerre napoléonienne » et de la guerre moderne (comme le Monde le verra avec la Première Guerre Mondiale par exemple). D’autre part, dans l’Histoire des États-Unis, la Guerre de Sécession a pour conséquence directe, l’abolition de l’esclavage et le ralliement des États du Nord et des États du Sud, faisant ainsi des États-Unis,un pays unifié autour d’une nation, et non un agglomérat d’états semi-indépendants.

Guerre

Seulement dans les premières années qui suivent la fin de la Guerre de Sécession, les choses ne vont pas forcément aller mieux aux États-Unis, où de très fortes tensions vont subsister. Le 15 avril 1865, un an seulement après la fin de la Guerre de Sécession, Abraham Lincoln est assassiné par un partisan sudiste. Dans la foulée, s’ensuivent des massacres de Noirs dans les villes de Memphis ou la Nouvelle Orléans. C’est dans ce climat particulièrement difficile où les Etats-Unis tentaient de se reconstruire, que va naître un groupuscule prônant la suprématie de la race blanche : le Klu Klux Klan. Réponse directe de 6 officiers sudistes à l’abolition de l’esclavage, le Klu Klux Klan est d’abord conçue comme une association évoluant en circuit fermé, inspirée des fraternités d’étudiants. Finalement, le Klu Klux Klan prend du galon et cherche à obtenir l’appui de personnes influentes ou d’anciens officiers gradés de l’ex-Confédération Sudiste. C’est ainsi qu’un certain Nathan Bedford Forrest arrive.

Nathan Bedford Forrest
Nathan Bedford Forrest

Ex-général de cavalerie de l’armée sudiste, Nathan Bedford Forrest fait du Klu Klux Klan, une véritable armée secrète. Il fait rédiger une Constitution, des fondements, et une ligne directrice politique et sociétale. Son but avec le Klu Klux Klan : maintenir la suprématie de la race blanche au sein de la république constitutionnelle américaine. Seulement, pour cela, le Klan use de méthodes à la fois anti-républicaines et anti-constitutionnelles. Sur les ruines des Etats du Sud (où le Nord a laissé une certaine indépendance politique), le Klu Klux Klan va émerger en force et s’imposer comme le symbole de toutes les frustrations d’une région encore meurtrie par la défaite (et qui vît à l’époque très mal le rapprochement des droits entre les Noirs et les Blancs). L’idée de Bedford Forrest, c’est mettre des membres du Klu Klux Klan à la tête des différents états sudistes, et pour cela, tout les moyens sont bons, comme les menaces ou la corruption.

Puis les événements vont s’enchaîner. On évoque notamment de plus en plus, à chaque réunion du Klan, des assassinats de Noirs, des tortures et sévices, des croix seraient brûlés devant les habitations et les habitants extraits de force de leurs maisons pour être pendus aux arbres… Puis cela s’étend, les Noirs ne sont plus les seuls visés : les Blancs qui aident ou soutiennent la cause Noir sont également victimes du Klu Klux Klan. Le problème prend une ampleur importante. En 1869, Bedford Forrest sent cependant que Washington s’apprête à faire voter des mesures punitives envers le Klan. Il décide donc de dissoudre l’organisation.

Klu Klux Klan

Cependant les exactions contre les Noirs ne cessent pas, et en 1871, le Klan Act est voté au Congrès pour abolir définitivement l’organisation. En 1877, Nathan Bedford Forrest meurt d’un diabète et emporte avec lui les derniers vestiges du Klu Klux Klan (du moins, c’est ce que l’on crois à cette époque). Notons qu’entre 1866 et 1914, environ 4 600 personnes (une grande majorité de Noirs) seront victimes du Klu Klux Klan…

Nous sommes maintenant en 1875. Voilà maintenant 11 ans que la Guerre de Sécession a pris fin, et le Klu Klux Klan est désormais un organisme hors la loi. Cette année-là, un certain David Wark Griffith voit le jour au Kentucky. Son père est un héros de l’ex-Armée confédérée pendant la Guerre de Sécession, néanmoins sa famille est une victime, parmi beaucoup d’autres, de la pauvreté qui a émergé dans les États du Sud après la défaite. Au cours de son adolescence, D.W. Griffith va se passionner pour le théâtre et dans la première décennie du XXème siècle, il décide de suivre différentes troupes de théâtre aux quatre coins du pays. En 1907, il fait ses premières expériences de cinéma en proposant à différentes sociétés de production de New-York, des sujets à traiter. Jusqu’au jour, où on lui propose de réaliser son premier film : The Adventures of Dollie (Les Aventures de Dollie), un court-métrage de 12 minutes, sorti en 1908.

David Wark Griffith
David Wark Griffith

Dès ce premier film, les fondements du cinéma de Griffith, ainsi que sa réflexion créative, vont briller à l’écran. D.W. Griffith va estimer assez rapidement (notamment après avoir vu le fondamental The Great Train Robbery en 1903) qu’un film ne peut n’avoir d’impact aussi fort que s’il est tourné en extérieur. Les plans naturels montrent d’après lui 1000 fois plus d’éléments marquants qu’un décor construit en studio, et donnent ainsi d’avantage d’authenticité au film réalisé. L’autre fondement du cinéma de Griffith s’appuie sur une réflexion qu’il porte à propos de la narration.

De 1898 à 1908, le cinéma britannique va créer un courant que l’on nommera l’Ecole de Brighton. De ce courant, menés par différents metteurs en scènes britanniques, comme James Williamson ou George Albert Smith, différentes techniques de réalisations vont être expérimentées et avec le temps, deviendront des standards dans l’élaboration filmique d’une œuvre. En effet, c’est par l’Ecole de Brighton que seront pensés les premiers découpages narratifs (et les premiers montages), les plans à la première personne ou les plans resserrés. Par l’Ecole de Brighton, D.W. Griffith aura comme une sorte de révélation. Il verra en ce courant une manière pour le cinéma de s’émanciper totalement de l’invariabilité du cadre proposé par le cinématographe. D’autre part, Griffith est fasciné par les libertés offertes par le langage littéraire. Et il estime qu’une œuvre cinématographique réussie est d’abord une œuvre qui propose des cadres différents, une construction narrative aux multiples perspectives qui donnent une grande liberté de mouvement, ceci impliquant de manière sous entendue, des tournages dans différents environnements extérieurs.

The Adventures of Dollie

Et ces principes fondamentaux, D.W. Griffith va les expérimenter dès son premier film. The Adventures of Dollie (LesAventures de Dollie) est en ce sens, une prouesse narrative exceptionnelle. Ici, Griffith va démontrer que le cinéma peut développer narrativement un espace-temps fictionnel, virtuel, que l’on nommera d’ailleurs une diégèse. En gros, cela se présente en deux séquences qui se succèdent l’une après l’autre, mais pendant que la seconde est présentée à l’écran dans un lieu différent de la première, le cadre temporel de la première se poursuit en parallèle. Ceci permet ainsi au film d’avoir sa propre construction spatiale et temporelle, qui ne dépend pas directement de celle de la réalité. Cette technique cinématographique sera appelée le montage alterné (qui s’oppose au montage parallèle, où deux séquences, symboliquement similaires, sont opposées par le cadre spatial ET le cadre temporel).

Il faut savoir que c’est à partir de la mise en place de cette technique narrative que l’on va commencer à voir que les films peuvent s’étendre sur une durée plus longue, le développement d’une diégèse proposant logiquement des possibilités quasi-infinies, à travers notamment du récit alterné imaginé par D.W. Griffith. Jusqu’en 1915 et The Birth of a Nation (Naissance d’une Nation), Griffith s’emploiera, à travers différentes œuvres, comme The Avenging Conscience (La Conscience Vengeresse) en 1914 ou Home, Sweet Home la même année, à développer différentes techniques de mise en scène directement inspirées de l’Ecole de Brighton et sa conception de la narration étendue et alternée, entre autres.

D.W. Griffith
D.W. Griffith

Son film suivant sera l’œuvre chorale de son art et tout ce qu’il a expérimenté jusqu’ici. C’est effectivement à partir de ce nouveau film qu’on pourra clairement parler de langage cinématographique…

THE BIRTH OF A NATION (NAISSANCE D’UNE NATION) (1915) RÉALISÉ PAR DAVID WARK GRIFFITH :

The Birth of a Nation s’articule autour du destin tragique de deux familles : les Nordistes Stoneman et les Sudistes Cameron. Considérablement éprouvées par la Guerre de Sécession, les deux familles se retrouvent confrontée à une reconstruction difficile de leur pays. Flora Cameron se suicide en échappant à un homme de race noir qui tentait de la violer. En réponse, son frère Ben, fonde le Klu Klux Klan et part en croisade contre l’oppression exercée par les Noirs, tandis qu’en parallèle, les Stoneman se retrouvent menacés par Sylas Lynch, un politicien militant pour le droit des Noirs…

The Birth of a nation

Pourquoi The Birth of a Nation (Naissance d’une Nation) est une œuvre profondément enracinée dans l’Histoire de son art, mais également dans l’Histoire des États-Unis ? Cinématographiquement, il s’agît probablement de l’œuvre la plus aboutie de son temps. Historiquement, il s’agît également très certainement de l’œuvre la plus dérangeante de son temps. Techniquement, The Birth of a Nation aura un impact essentiel pour le 7e art. Narrativement, l’œuvre est parfaitement pensée et construite. Seulement, thématiquement, son discours est contestable et permet à l’époque, la résurgence d’une idéologie terrifiante que l’on croyait éteinte…

Nous sommes en 1914. D. W. Griffith découvre les romans The Clansman et The Leopard’s Spot écrits par Thomas Dixon, respectivement en 1905 et 1902. Ces œuvres, à l’époque de leurs publications, avaient provoqués un véritable tollé dans la sphère littéraire américaine. Plaidoyer pro-ségrégationniste, The Clansman est une lettre ouverte envoyée aux habitants des ex-Etats de l’Union soulignant les dangers (comme le viol ou les meurtres) qu’impliquent la libération du peuple Noir. Il présente notamment le Klu Klux Klan comme une alternative salutaire dans la lutte contre l’oppression exercée sur la race blanche. Évidemment, dans une Amérique qui peine encore à panser les plaies d’une Guerre Civile qui a laissée de profondes cicatrices, l’arrivée d’une telle œuvre est rapidement suivie par un scandale sans précédent.

Thomas Dixon, Jr.
Thomas Dixon, Jr.

Thomas Dixon Jr., lui, se gardera de jeter de l’huile sur le feu avec des déclarations hasardeuses, rappelant que son roman n’est qu’une œuvre fictionnelle teintée d’un contexte profondément ancré dans la réalité (d’où l’amalgame). Jusqu’à sa mort, il se tiendra très éloigné du Klu Klux Klan (bien qu’il en ait consacré trois romans) et de toute forme de discrimination raciale. En 1914, Griffith découvre l’œuvre de Dixon et lui achète les droits d’adaptation pour 10 000 dollars de l’époque. Seulement, problème : Griffith n’a pas les moyens de lui livrer 10 000 dollars. Les négociations évoluent donc vers des droits cédés à Griffith pour la modeste somme de 2500 dollars, auxquels s’ajoutent 25% sur les recettes totales générées par le film. A ce moment-là, personne ne se doutait que The Birth of a Nation serait un très grand succès. Grâce au film de Griffith, Thomas Dixon Jr. deviendra un homme très riche et peut encore se targuer d’être l’auteur ayant obtenu le salaire le plus élevé dans le cadre d’une cession de droits pour une adaptation cinématographique.

Afin de préparer au mieux son long-métrage (dont la durée s’étend sur 3 heures), D.W. Griffith s’associe à des historiens, des spécialistes de la Guerre de Sécession et du Klu Klux Klan afin de s’approcher au plus près de la véracité historique. Le résultat, d’un point de vue artistique, est tout bonnement sensationnel.

The Birth of a nation

The Birth of a Nation est, techniquement et artistiquement, une œuvre fondatrice. Et probablement le premier chef d’œuvre du cinéma américain. D.W.Griffith va poser les bases d’un art, en unissant tout les atouts de son savoir-faire et de son intellect cinématographique, au cœur d’un seul et unique film. A une époque où les films étaient composés au maximum d’une centaine de plans, Griffith en tourne plusieurs milliers, ce qui en soit constitue une petite révolution. Au cœur de ces images, l’influence de Cabiria (1914), notamment, est grandement identifiable. Griffith, grâce aux connaissances qu’il acquiert en pré-production sur le cadre spatio-temporel de son intrigue, met en scène des décors somptueux, particulièrement réalistes, venant illustrer des séquences de reconstitution dont la portée n’a depuis jamais été égalée.

En réalité, ici, nous pouvons parler d’une habile corrélation entre le cadre d’une scène et les enjeux qui s’y jouent. Griffith parvient à distiller dans chaque séquence d’intérieur, une atmosphère dramatique qui appuie une caractérisation quasi-parfaite des personnages en présence. Une véritable interaction se joue entre l’espace et l’action, donnant une nature profondément concrète aux images que l’on voit, aux portes d’un réalisme quasi-documentaire. Sur les techniques de mise en scène, la caméra est globalement positionnée de manière fixe (peu de mouvement) néanmoins, le montage de l’ensemble des séquences est si dynamique que le résultat donne une œuvre maîtrisée de bout en bout, laissant ainsi transparaître une véritable tension dramatique. Et pour vous rendre compte de l’impact de certaines scènes du film, je vous renvoie à la scène de l’assassinat d’Abraham Lincoln, qui synthétise à la fois cette dualité du décor et de l’action en présence, un montage rondement mené (une cinquantaine de plans rien que pour dessiner ce passage) et une suite de points de vues filmés sous différents cadres.

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The Birth of a Nation est une œuvre chorale (tout le savoir-faire cinématographique de l’époque est réuni dans une seule et unique œuvre), et peut également se targuer d’être un film d’auteur. Si la narration ne laisse aucun temps mort au spectateur (grâce au montage alterné), imposant une nouvelle manière d’imaginer le développement d’une intrigue, il n’en demeure pas moins vrai que le discours renvoi à un parti pris artistique qui, lui, sera très lourdement contesté au moment de l’exploitation du film. The Birth of a Nation, aussi exceptionnel soit-il, vante les mérites et actions du Klu Klux Klan, nous gratifie d’un jugement favorable sur l’esclavagisme, allant même jusqu’à mettre en scène des Blancs déguisés en esclaves Noirs, tout à fait heureux de leur condition. Et à une époque où les États-Unis est encore un pays dont la nation se cherche encore, mettre en scène une organisation (jugée illégale depuis une trentaine d’années au moment de la sortie du film) en soutenant ses actes (qui, d’après le film, a permis au Sud de sortir du chaos post-Guerre de Sécession), ça ne peut que provoquer un séisme dont les répercussions seront visibles jusque dans les hautes strates de la société américaine…

Postérité :

The Birth of a Nation sera le plus grand succès cinématographique de son temps. En terme de retour sur investissement, il accède à des sommets jamais atteints à l’époque et met à terre tout les préjugés des derniers sceptiques sur le potentiel commercial du cinéma. Il faut savoir que les recettes de The Birth of a Nation ne seront battus qu’en… 1939 avec la sortie de Gone wih the Wind (Autant en Emporte le Vent).

Birth of a nation

Son succès s’explique de différentes manières. D’un côté, la profession reconnaît à l’œuvre de Griffith, une révolution technique telle qu’elle rend instantanément obsolète les autres œuvres sorties avant, des reconstitutions bluffantes et un montage exceptionnel. D’un autre côté, il y a le discours de l’œuvre, et celui-ci laissera une profonde trace dans l’Histoire des États-Unis.

En 1915, la National Association for the Advancement of Colored People (NAACP) boycotte la sortie du long-métrage dans différentes villes des États-Unis, en lançant notamment des campagnes visant ce qu’elle juge être des mensonges sur la reconstitution de certains événements historiques. Poussés par la NAACP, certaines grandes villes américaines interdiront la projection de The Birth of a Nation dans les salles. Il en fallait pas plus pour mettre le feu aux poudres. Des manifestations éclatent, des agressions se produisent et la rubrique fait divers remplit ses colonnes de réactions et comportements violents de certains spectateurs survenus contre des Noirs, comme à Louisville, dans le Kentucky, où un homme Noir sera assassiné par un Blanc qui venait de voir le film.

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La première conséquence politique qu’aura The Birth of a Nation sera une gestion renforcée de la censure. Depuis 1909, un Bureau National de la Censure existe déjà aux États-Unis, mais son impact est très minoritaire. Après The Birth of a Nation, afin d’éviter aux films de cinéma de provoquer le trouble dans la société, certains États américains, comme l’Ohio par exemple,vont créer des comités de censure. Malgré ça, Griffith voyant que certains États interdisent sans autre forme de procès son œuvre, protestera en se rangeant derrière le 1er amendement de la Constitution Américaine. C’est la Cour Suprême qui tranchera à l’époque. Et, malheureusement pour Griffith, ce sont les comités de censure qui obtiennent gain de cause. La Cour Suprême stipulera à cette occasion que la portée du cinéma, dont les œuvres sont ici perçues comme industrielles, est universelle et que par conséquent, le 1er amendement qui prétend défendre la liberté d’expression ne peut s’appliquer dans le cas de The Birth of a Nation. Précisons que ce texte voté par la Cour Suprême sera complètement remanié plus de 40 ans plus tard, pour cette fois-ci, permettre aux œuvres de cinéma d’être protégés par le 1er amendement.

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La seconde conséquence, la moins glorieuse de toutes probablement, est que le succès exceptionnel du film de Griffith (et dans une autre mesure, de l’œuvre The Clansman, publiée 15 ans auparavant) va inspirer un certain William Joseph Simmons, qui refonde en 1915, le Klu Klux Klan. Auréolé d’un discours favorable énoncé dans The Birth of a Nation, Simmons parvient à réunir un certain nombre de nouveaux adeptes et refonde l’organisation, pourtant illégale depuis 1871. Seulement, le contexte a considérablement évolué ces 40 dernières années. En 1914, la Première Guerre Mondiale éclate en Europe et les États-Unis s’engagent dans le conflit en 1917, permettant à la nation de s’unir contre un ennemi commun en défendant des valeurs qu’elle perçoit comme universels. Les Blancs et les Noirs s’unissent à cette époque pour lutter pour la sauvegarde de la liberté d’entreprise et du respect de la propriété (surtout que de l’autre côté du globe, une mouvance politique qui inquiète beaucoup les américains, le bolchevisme, impose son idéologie en Russie). Alors,à cette époque, la question de la suprématie de la race blanche n’est plus le seul et unique crédo du Klu Klux Klan qui entend vouloir unir l’ensemble des américains (les américains Blancs, précisons-le) contre une menace extérieure, venue d’Europe notamment.

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Ainsi, le nouveau Klu Klux Klan marque une rupture avec le KKK originel, il apparaît plus fédérateur et prétend avant tout défendre les véritables valeurs américaines. C’est son aspect purement patriotique qui va lui permettre de devenir de nouveau légal et surtout, de devenir plus populaire auprès des masses. Dans les années 1920, ce nouveau Klu Klux Klan atteint son apogée. Les politiciens de l’époque doivent compter sur l’influence de l’organisation, qui compte plus de 5 millions de militants. Seulement, chassez le naturel, et il revient au galop… Le Klu Klux Klan va de nouveau montrer un visage détestable auprès de l’opinion après que certaines affaires de discriminations, d’agressions et de violences raciales aient lieux aux quatre coins du pays. Excédé par la résurgence de cette haine du Noir (mais aussi des immigrants et des juifs), le gouvernement américain décide d’interdire le Klu Klux Klan en 1928.

Au moment de la crise de 1929, de sombres affaires de corruptions internes et externes entachent un peu plus le Klu Klux Klan, qui désormais est la cible principale de la Chambre des Représentants. La montée du nazisme attire l’oeil de certains membres du Klan, qui se détournent de l’organisation en péril. Au cours de la Seconde Guerre Mondiale, la plupart des membres de l’organisation s’engagent dans la lutte contre le Japon. Les nouveaux sympathisants nazis, eux, se retrouvent dans la contradiction, puisque leur pays et ses valeurs sont engagés contre l’Allemagne d’Hitler. En 1944, le Klu Klux Klan disparaît définitivement de la carte. Jamais plus, il n’atteindra son niveau d’influence d’antan, et sera par la suite disséminé en groupuscules et nébuleuses d’extrême-droite. Aujourd’hui, certes il existe encore des groupes et factions, mais malgré un nombre non-négligeable de membres et la présence de différentes sections structurées, ces « petits KKK » demeurent marginaux…

D.W. Griffith

Retour en 1915. The Birth of a Nation permet donc au Klu Klux Klan de ressusciter. Mais crée aussi une dissension très forte avec les historiens, qui eux, vont avoir tendance à rappeler que les Noirs ont eu un rôle majeur dans l’effort de Reconstruction du pays après la Guerre de Sécession. Certes, cinématographiquement, les critiques saluent le travail de Griffith, mais d’un autre côté, celui-ci sera rapidement taxé de raciste. Si The Birth of a Nation permet à Griffith d’acquérir cinématographiquement le respect de ses pairs, de prendre du galon, et de devenir ce qu’aujourd’hui on nommerait un réalisateur « bankable » aux yeux des grands studios, c’est aussi à partir de cette époque que sa carrière, pourtant au sommet, va décliner. En 1916, D.W.Griffith réalise Intolerance (Intolérance), en réponse aux accusations personnelles qu’il reçût sur The Birth of a Nation. Le résultat, pourtant prodigieux (nous y reviendrons dans l’Episode V de Movie Classics), sera un échec commercial et tirera peu à peu Griffith dans les abîmes de l’oubli… Et ce malgré sa contribution incontestable à faire du cinéma, un art nouveau et moderne…

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En 1916, The Birth of a Nation se voit doté de la première suite de film jamais réalisée au cinéma : Il s’agît de The Fall of a Nation (La Chute d’une Nation), réalisé par … Thomas Dixon Jr, l’auteur de The Clansman (et accessoirement du roman dont ce nouveau film est l’adaptation) ! The Fall of a Nation se veut être un plaidoyer anti-pacifiste et met en scène une lutte armée fictive entre les États-Unis et « une armée européenne de confédérés » menée par l’Allemagne. Cette coalition européenne envahit le sol américain, exécute la population, et tandis que les pacifiques américains discutent dans leur coin, le Congrès lève une armée pro-guerre qui finira par sauver la nation américaine en détruisant les envahisseurs. Cette suite, conçue, soyons clairs, dans le but de capitaliser sur le succès et le scandale suscité par The Birth of a Nation, n’aura pas le même succès que son aîné puisqu’il se soldera sur un échec commercial dans les salles. Aujourd’hui, The Fall of a Nation n’est plus visible nulle part. Le film de Dixon Jr. est considérée comme une œuvre perdue…

The Birth of a nation

The Birth of a Nation, lui, fort heureusement, n’a pas connu le même destin. Le film est disponible en DVD et en Blu-Ray et constitue l’une des œuvres majeures à posséder dans une collection digne de ce nom. Inspiré par l’École de Brighton et par CabiriaThe Birth of a Nation (Naissance d’une Nation), œuvre unique en son genre, aussi historique sur sa forme que sur son fond, marque les débuts d’un cinéma moderne qui ne cessera jamais d’évoluer, les débuts d’une industrie américaine balbutiante, les débuts d’un art de la perfection… The Birth of a Nation, c’est tout simplement, la première définition du cinéma….

Matthieu BLOMME

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