Un Monde Parfait, quand deux cowboys d’Hollywood se retrouvent sur la route.

Un soir, n’ayant pour téléviseur qu’un écran cathodique et pour lecteur qu’un ancien magnétoscope, je fus obligé de farfouiller dans les vieilles boites à cassettes vidéos. Après m’être débarrassé de la poussière sur les boîtiers et après avoir parcouru la liste des différents films, je trouvai la cassette d’Un Monde parfait. Clint Eastwood … Kevin Costner … Je ne pris même pas le temps de lire le résumé sur la quatrième de couverture et glissai la cassette dans l’ouverture du lecteur désuet. Les bruits si singuliers à ces anciennes machines me firent remonter des dizaines d’années en arrière …

Un Monde parfait (ou A Perfect World aux États-Unis) est un long-métrage réalisé par Clint Eastwood et sorti dans nos salles obscures en 1993. Il raconte l’histoire d’un fugitif, Butch Haynes, tout juste évadé de la prison d’Huntsville, qui se trouve être forcé de prendre en otage un jeune garçon nommé Phillip. Red Garnett, un Texas ranger expérimenté et toute une équipe part à sa poursuite. L’action du film se déroule en 1963 dans l’État du Texas dans la période d’Halloween.

Si vous n’avez pas encore vu ce film, je vous conseille de le visionner : je peux déjà vous avouer que pour moi, c’est un grand film. Ce n’est pas un film policier et de course-poursuite ordinaire mais plutôt un road-movie. Si vous ne désirez pas gâcher votre futur visionnage, n’avancez pas plus loin dans cette critique car je vais aborder certains passages en détails.

Une scène d’ouverture particulière :

La scène d’ouverture fait directement écho à la dernière scène du film et conduit le spectateur à se demander les raisons de la présence d’un masque de Casper, d’un hélicoptère, de billets de banque, et d’un Kevin Costner allongé paisiblement sur l’herbe. Cet effet de style (que l’on retrouve toutefois dans d’autres films) peut paraître original, mais le problème est que le spectateur est conduit à envisager la fin malheureuse bien avant le moment fatidique. Alors oui bien sûr, ce choix peut être justifié : on veut jouer sur le pathos, les émotions des spectateurs qui ne veulent pas se faire à l’idée de la mort imminente du personnage et qui espèrent voir une fin alternative alors que la fin leur a déjà été montrée.

Il est vrai qu’en laissant présager la fin du film, Clint Eastwood rend insoutenable la dernière scène où le spectateur est préoccupé par le sort de Butch. Aux yeux du public, le personnage devient victime de la fatalité : il ne peut échapper à son destin. Cette scène d’ouverture permet également de relever les objets et thèmes centraux du film : l’argent symbolisant le vol, le fait d’être hors-la-loi, le masque de Casper volé renvoyant au jeune garçon et à la fête d’Halloween (fête interdite dans la famille du petit) … Butch meurt d’une balle d’un sniper : cette scène peut faire écho à l’assassinat de Kennedy (événement se déroulant dans la même période que l’intrigue du film). En effet, nous retrouvons l’impuissance des témoins par exemple.

Le père et le fils :

Pas de film policier dans lequel on suit la course poursuite effrénée des policiers et du fugitif. Pas d’Harrison Ford sautant dans le vide devant les yeux médusés de Tommy Lee Jones. Dans ce film, la course poursuite n’est finalement qu’un prétexte pour le road-movie. Car oui c’est un road-movie : certes, Butch ne semble ne pas avoir de but précis mais il évoque à plusieurs reprises l’Alaska comme destination finale. Le fugitif et le garçon comptent bien passer la frontière.

Et pourquoi l’Alaska ? Le film tourne autour du thème paternel. Le fait que Butch a pour destination l’Alaska, le pays présumé où habite son père, est pertinent : le fugitif se dote d’une quête, celle de retrouver son géniteur. Cette quête est à mettre en parallèle avec le film en lui-même : Phillip est lui-même involontairement embarqué dans une quête où il trouvera une figure paternelle, celle de Butch.

La relation Butch-Phillip est bien évidemment centrale. Progressivement, Butch devient le père de substitution de l’enfant. Il est le père que Phillip n’a jamais eu. Le jeune garçon s’étonne que Butch ne se fâche jamais contre lui et lui laisse libre de ses choix. C’est certes une forme d’éducation (qu’on appelle éducation évacuée) mais nous pouvons expliquer le comportement de Butch par le fait qu’il a été traumatisé pendant son enfance. Il ne supporte pas que l’on violente un enfant : il demande à sortir lorsque la mère de famille réprimande ses enfants dans la voiture et à la fin du film, il menace de tuer le père de famille qui ne cesse de frapper son fils. Butch apparaît comme le père parfait pour Phillip : il lui achète des vêtements, lui permet de boire du soda, le conduit à fêter Halloween, ne le gronde pas, lui fait écrire une liste d’envies … Toutefois, la figure paternelle est atypique : il s’agit d’un fugitif recherché qui tue son compagnon de bagne et qui parfois ne se montre pas très sympathique avec ses pairs.

Le film est également un récit d’apprentissage pour l’enfant : il va apprendre à devenir un homme comme Butch. Malgré son jeune âge, il va apprendre à conduire et à tenir une arme (et va tirer avec). Butch va l’éduquer à sa manière et l’enfant sortira grandi de ce périple.

Des personnages inégaux malgré le refus du manichéisme :

Kévin Costner nous offre une prestation remarquable. La sincérité qui se dégage souvent de son jeu d’acteur rend le personnage de Butch touchant et crédible. T. J Lowther n’est pas aussi attachant qu’il pourrait l’être mais reste tout de même convaincant. L’alchimie entre les deux protagonistes fonctionne.

Les autres acteurs s’en sortent bien, notamment Laura Dern. Dommage que le personnage de Clint Eastwood soit mal exploité. Je trouve les personnages des enquêteurs un peu inutiles : je me suis ennuyé devant leurs scènes. Je pense même que ces dernières cassent le rythme du film. Les policiers sont d’ailleurs peints de manière caricaturale : des Texans beaufs (à travers leurs blagues et le fait qu’ils s’excusent auprès de la criminologue, leur comportement …) qui rendent le message peu subtil. En effet, le long-métrage veut mettre à mal le manichéisme : le fugitif, malgré ce qu’il a fait, n’est pas si méchant que ça et les policiers, malgré leur statut, n’ont pas un si bon comportement que ça. Mais le problème est que les policiers sont peut-être trop sujets à critique. On pourrait alors se demander si le personnage de Kévin Costner est rendu beaucoup trop gentil mais non. Comme il le souligne dans le long-métrage, « je ne suis pas gentil. Mais pas méchant non plus. Je suis juste un cas à part. » Et Butch nous le montre à travers ses actions.

« Dans un monde parfait, ceci ne serait pas arrivé » : c’est la phrase qu’énonce innocemment la criminologue lors de la poursuite. Dans un monde parfait, le personnage de Butch n’existerait pas : il n’aurait pas connu l’enfance qu’il a vécu et n’aurait pas été prisonnier. Nous retrouverons ce refus du manichéisme : le monde est plus complexe, plus imprévisible, plus gris.

Le petit plus du film :

La composition musicale est discrète. Mais sa sobriété renforce cette ambiance paisible, calme et à moitié onirique du long-métrage. Lennie Niehaus nous offre un modeste mais bon travail de composition.

Verdict final ?

Un Monde parfait est un grand film. Pour moi, il n’atteint pas le rang du chef-d’œuvre car quelques défauts nuisent à sa qualité. On pourrait également reprocher un certain manque d’étoffement dans la relation de Butch et de Phillip : le scénariste aurait pu aller plus loin. Toutefois, ce film m’a marqué émotionnellement et m’a fait réfléchir : c’est ce que j’attends d’un bon film.

Paul C.

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2 commentaires Ajouter un commentaire

  1. roijoyeux dit :

    Vu à la TV, bon film pas inoubliable, mais qui montre bien que le monde est gris, ni tout blanc, ni tout noir, comme le personnage de Kevin Costner

    Aimé par 1 personne

  2. belette2911 dit :

    J’avais aimé ce film qui m’avait laissé avec une grosse boule dans le fond de la gorge sur la fin.

    Aimé par 1 personne

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