M.A.S.H., quand Robert Altman nous raconte des salades.

M.A.S.H est un film de Robert Altman sorti en 1970 et adapté d’un roman autobiographique de Richard Hooker paru en 1968. Pour la petite histoire*, le film a eu du mal à voir le jour. Pas moins de quatorze metteurs en scène se sont vus proposer le projet comme Stanley Kubrick, David Lean ou encore Joseph Mankiewicz, mais tous refuseront. La Twentieth Century Fox se rabattra donc sur un cinéaste méconnu ou presque : Robert Altman. Il réalisa quelques documentaires dans les années 50 et un ou deux longs métrages sans grands succès avant ce film.

Le cinéaste américain narre de manière originale les aventures de plusieurs chirurgiens dans un camp hospitalier du nom de M.A.S.H. (Mobile Army Surgical Hospital) lors de la guerre de Corée sous le ton de la comédie satirique. Lors de ce dossier analytique, nous essayerons de comprendre comment Robert Altman surprend le spectateur en utilisant le rire dans un film sur la guerre de Corée pour critiquer la société des années 70 ? Pour se faire, nous traiterons en première partie le Burlesque et tous les éléments comiques qu’utilisent le réalisateur américain puis nous finirons par évoquer sa critique sociétale.

Le Roi de la farce

Burlesque du latin « Burla » qui signifie plaisanterie désigne un genre cinématographique adapté du vaudeville et qui consiste à faire rire par l’absurde. Henri Bergson en 1900 dans son livre « Le Rire : Essai sur la signification du comique » analyse donc le rire et nous retrouverons de nombreux éléments de son texte dans ce film. Il aborde notamment le rire comme « signification sociale. » La scène de la douche où l’on aperçoit le personnage de Hot Lips nue suite à une manigance de ses collègues masculins, répond parfaitement à cette idée d’humour absurde : « Le comique naîtra, semble-t-il, quand des hommes réunis en groupe dirigeront tous leur attention sur un d’entre eux, faisant taire leur sensibilité et exerçant leur seule intelligence. » Car oui, cette idée de groupe, de « fonction sociale » sera extrêmement présente dans l’œuvre, on ne rit pas tout seul, on rit en groupe.

Nous avons affaire à des enfants, ou plutôt à des personnes qui se fichent de tout, qui ne sont là que pour faire l’amour, boire, plaisanter et faire des insanités. Alors qu’ils ont été envoyés en Corée pour soigner les blessés, on a l’impression pendant toute l’œuvre qu’ils sont dans un camp de vacances et non à la guerre. Vers le milieu de l’œuvre, on retrouve d’ailleurs une scène qui met bien en avant cette idée de camp de vacances abordée plus haut puisque l’on distingue les personnages principaux se reposer sur des sortes de transats improvisées ou sur des serviettes de plage. Puis leur première discussion se tourne quasiment sur la sexualité et leurs préférences entre les blondes et les brunes. Dès les premiers mots on retrouve des éléments comiques et l’idée de Bergson : « Est comique tout incident qui appelle notre attention sur le physique d’une personne alors que le moral est en cause », n’en est que plus lisible.

Robert Altman n’hésite d’ailleurs pas à utiliser les différents procédés, des codes du comique énoncés par le philosophe français : comme « le pantin à ficelle. » Par exemple, alors qu’on nous met en avant la conformité au début de l’œuvre de Margaret Houlihan (Hot Lips), celle-ci va devenir progressivement marginale à cause des autres chirurgiens. Tout son personnage n’est d’ailleurs qu’un pantin à ficelle. Elle a l’illusion de supériorité, de conformisme, mais en fait une lionne se cache à l’intérieur d’elle. Ce qui rend également comique la scène de la douche par exemple, c’est que cette idée de supériorité, de liberté est ce qui va la trahir. Alors qu’elle part à la douche avec ses consorts féminins, elles s’arrêtent tous pour répondre aux questions ou aux remarques des hommes sauf elle. On l’interpelle, mais elle ne vient pas. Elle se croit sauve, libre alors qu’elle ne l’est pas. Les chirurgiens la manipulent et ne voulait que se moquer d’elle, et non des autres femmes. Ce qu’ils veulent lui faire est assez cruel, mais c’est l’un des principes du rire : « Le comique exige donc, pour produire tout son effet, quelque chose comme une anesthésie momentanée du cœur. »

Le surnom de cette héroïne prononcé à de nombreuses reprises joue également sur un autre procédé de Bergson : « la répétition. » A cheval sur les règles, la scène qui lui vaudra son surnom transformera le personnage et notre vision de celui-ci jusqu’à la fin de l’œuvre. Hot Lips n’est qu’une blague qu’on fait et refait. La situation initiale fût drôle et du coup Robert Altman joue sur cette scène pour créer un personnage et faire rire. Quand on voit l’œuvre, il est difficile de retenir à la fin, le vrai prénom et nom de Hot Lips. On ne retient que son surnom et ce qu’il évoque dans nos têtes.

Le cinéaste américain ne s’arrête pas là et utilise tous les moyens à sa disposition pour faire rire. Documentaliste à l’origine, on retrouve une abondance d’éléments dans sa mise en scène qui peuvent connoter un double sens au spectateur. Le plus évident reste semble-t-il la référence à la Cène, cette célèbre peinture de Léonard de Vinci où Jésus dine son dernier repas entouré de ses douze apôtres. Le capitaine Waldowski, celui qu’on nous annonce comme celui qui a le plus gros membre et qui fait rêver toutes les femmes du camp (N.B. : Oui on nous parle bien au tout début du film de son membre reproducteur, il n’y a pas de tabou et comme tout burlesque, l’absurdité des scènes et de ses propos n’ont pas de limite), a eu malheureusement un soir une « panne ». Il pense donc être homosexuel et souhaite se suicider. Les autres membres du camp souhaitent le berner pour lui montrer l’absurdité de son choix et organisent un banquais. Le metteur en scène reproduit donc la célèbre peinture italienne et crée une nouvelle fois une scène loufoque. Robert Altman ne s’arrête bien évidemment pas là, il fait également référence à la mythologie grecque avec « Eros et Thanatos » comme nous l’indique Jean-Loup BOURGET dans son livre « Robert Altman. »

On pourrait également citer son utilisation et ses connaissances du burlesque avec quelques références à Buster Keaton, Mack Sennett et Charlie Chaplin. Il n’hésite pas à faire des références ou du moins à utiliser le slap stick notamment à la fin de l’œuvre lors du combat de football américain. Les protagonistes tombent un par un, se cassent quelque chose et doivent être remplacés. Cette violence utilisée à excès rend la scène comique. Le metteur en scène reprend également un principe souvent utilisé au début du cinéma burlesque dans les années 1915, cette idée de chaos.

Les acteurs avaient une liberté artistique et cette idée d’instaurer l’improvisation au cœur du film crée également le rire. Robert Altman était à l’inverse d’Alfred Hitchcock un non-conformiste en termes de scénaris. Un scénario n’était pas une fin en soit, tout n’était pas prévu à l’avance, l’improvisation et la façon de jouer des acteurs devaient paraître le plus naturel possible. Il arrivait qu’il ne prévienne pas ses comédiens qu’il tournait ou qu’il les provoquait avant une séquence pour extraire un contenu plus documentaire à son œuvre. Cette direction des acteurs sera utilisée tout au long de sa carrière et sera sa forme de fabrique comme nous l’explique Jean-Loup BOURGET dans sa biographie du réalisateur. D’ailleurs sa citation de Kurt Vonnegut présente dans sa préface, résume bien cette idée : « Si tous les écrivains faisaient de même, alors que peut-être les non-professionnels de la littérature comprendront-ils qu’il n’y a pas d’ordre dans le monde qui nous entoure, mais qu’au contraire, il nous faut nous adapter aux contingences du chaos. »

Autre élément comique que l’on peut retrouver dans la scène de la douche, son regard au cinéma et au spectateur. Pour faire rire, il joue également sur la métaphore, celle du voyeurisme. Lors de cette scène, tous les acteurs du film (ou presque) sont assis sur des chaises prêt à assister à un spectacle comme les spectateurs au cinéma. Le regard change, le comique est un peu différent des précédents ; les personnages sont détachés de la scène, et le regard caméra devient omniscient, on participe à la blague comme les acteurs. On attend que l’élément comique arrive, on sait qu’il va bientôt arriver. Elle nous immerge encore plus dans le film et nous prépare à la blague.

Le réalisateur américain n’oublie pas la musique et les effets sonores pour faire rire. On a notamment la présence de l’acousmetre qui aura un rôle prépondérant dans M.A.S.H. Cette voix, qui sera caractérisé par Michel CHION dans « Le Son au cinéma » comme « un son que l’on entend sans voir la cause dont il provient » est un élément comique qui reviendra du début à la fin. Propagé par les différents hautparleurs, ce son se permet beaucoup de choses. Mis souvent en second plan de l’action, cet underscore n’hésite pas à se moquer d’une scène passée ou comme nous le verrons tout à l’heure de la guerre, de la sexualité et de la politique.

Un contenu plus riche qu’il en a l’air

Comme je l’ai vaguement évoqué au début de cet exposé, M.A.S.H. est adapté d’un roman autobiographique de Richard Hooker. Richard Hooker était à la base un chirurgien, qui lui aussi a fait la guerre de Corée et qui était assigné à un certain hôpital du nom de « Mobile Army Surgical Hospital » qu’on pourrait écrire M.A.S.H. Bien que j’aie dit que c’était autobiographique plusieurs fois, c’est surtout un film satyrique de son époque adapté d’un roman tout autant satyrique. Bien évidement tout ce qui est montré dans ce film ne s’est pas réellement passé, mais joue sur une accentuation d’évènements réels. Dans son roman il décrit les conditions de vie au camp et la nonchalance des infirmiers. Il n’hésite pas à dire par exemple qu’ils avaient énormément de temps libre et que quand ils faisaient des opérations ils avaient tellement de patient qui mourraient qu’ils n’avaient plus de cœur ou du moins qu’ils passaient leur temps à faire des blagues sur le corps humain au lieu d’être attristé par l’évènement. Cette idée que je viens d’évoquer sera bien mis en avant dans l’œuvre de Robert Altman.

La sexualité était donc un des passetemps favoris des chirurgiens pendant la guerre de Corée et la séquence de la douche que j’ai évoqué de nombreuses fois, va parfaitement avec son époque. Comme l’explique Weinberg Archille dans son article « La libération sexuelle et ses lendemains », la sexualité au cinéma et dans les mœurs prendra vraiment ses marques dans les années 60/70. En 1965, la minijupe commence à faire son apparition dans la vie de tous les jours et surtout les premières scènes de nues refont leurs apparitions sur grand écran. Le premier film de nudité étant Après le bal de Georges Méliès en 1897. Bien que le rapport avec la sexualité reste toujours assez tabou, bien que cela se démocratise, Robert Altman n’hésite pas à aller dans l’absurde ou dans l’excès pour critiquer ce problème social. Le code Hays, un code de censure qui régissait la production d’œuvres cinématographiques étant révolu depuis quatre ans, le cinéaste américain n’hésite pas à désormais profiter de sa liberté pour parler de lips (lèvres en anglais), de la couleur des poils pubiens, ou de montrer une femme complètement nue en pleine douche. On pourrait également tenter de rapprocher la scène de la douche à Hypocrites de Lois Weber en 1915. Ce film produit par la Paramount étant l’un des seuls films montrant de la nudité à cette époque, avec une femme ayant la même posture que Margaret Hooligan lors de cette séquence.

A une époque rien qu’un baiser trop long ne pouvait empêcher un film de sortir, il est même dit que toute référence à la perversion sexuelle était formellement interdite. On voit bien dans la scène dont j’ai évoqué plus haut, qu’on est bien loin des codes d’antan. Quand M.A.S.H. est sorti, le fait de pouvoir parler de choses aussi tabou que la sexualité aussi librement était un bol en partie son succès. Des phrases devenus cultes commence à voir le jour comme celle d’Henri Cartier-Bresson : « Vivre sans temps mort, jouir sans entraves » ou certaines phrases d’un jeune mouvement naissant, le mouvement Hippie : « Peace and Love » et surtout une phrase extrêmement importante dans M.A.S.H. : « Faites l’amour, pas la guerre. »

Car oui avant de rentrer dans une comédie satirique, c’était avant tout un film sur la guerre de Corée. Un sujet au premier abord très grave, triste et dur à l’opposé de ce qu’on voit dans le film. Cet évènement sera d’ailleurs considéré par l’historien Bernard Lemelin dans sa thèse « La guerre de Corée et son impact sur les Etats-Unis » comme « le point tournant de la guerre froide. » Il y a d’ailleurs une référence sur l’un des panneaux à Moscou et à la Russie. Car oui cette guerre eu un impact énorme sur la suite des évènements et notamment la guerre du Viêtnam par rapport à l’opinion publique américaine. De nombreuses personnes manifestent leur mécontentement sur la présence des Etats-Unis au Viêtnam que ce soit financièrement ou humainement. Ce cynisme sera très présent dans M.A.S.H. Robert Altman critique avec virulence le comportement des militaires américains. Que ce soit de la passivité des chirurgiens et du je-m’en-foutisme de leur travail, de leur confort pendant la guerre ou de la non importance du militarisme pendant cette guerre, le cinéaste n’hésite pas à prôner la paix et comme dit précédemment le célèbre dicton : « Faites l’amour, pas la guerre. »

Robert Altman aime surprendre et son scénario en est la preuve vivante. Comme le dit Jean-Loup BOURGET dans son livre intitulé Robert Altman, le metteur en scène « prend le contrepied du film de guerre traditionnel, d’abord en ne montrant jamais la guerre en tant que telle, d’autre part en refusant les deux points de vue habituels sur le sujet, c’est-à-dire soit l’héroïsation épique, soit l’apitoiement pacifiste et sentimental. » Car oui, il ne tombe pas dans ce piège et permet à sa critique de prendre une plus grande place. Que ce soit par rapport aux rôles des femmes dans la société. Comme nous l’explique Bernard Lemelin, la gente féminine commence à monter en hiérarchie que dans la fin des années 50. Malheureusement, comme il tente de nous le démontrer dans son œuvre, les femmes ne sont encore que des objets fétiches, un moyen de rajouter de la sexualité et de valoriser les hommes. Au départ, Hot Lips était censée être la nouvelle chef chirurgien du camp et finira par devenir qu’une femme dévergondée comme tant d’autres. Robert Altman critique en ces choix scénaristiques, les hommes et leur machisme. D’ailleurs, le cinéaste n’hésitera pas tout au long de sa carrière à mettre en avant la femme au cinéma comme dans Nashville (1975) où Ronee Blakley et Lily Tomlin ont un rôle extrêmement important.

On pourrait également revenir sur un sujet que j’ai légèrement abordé tout à l’heure. La musique permet en plus du rire d’être un élément critique. La musique d’ouverture, « Suicide is painless » dénonce déjà beaucoup alors que seul le carton marqué M.A.S.H. est présent à l’écran. Cette belle mélodie, qui ressemble aux plus illustres chansons des Beach Boys, mêlent de la tendresse à la froideur. Alors qu’on imagine une belle histoire d’amour, on nous évoque le suicide et les bienfaits que cela peut être. Les images nous montrent en parallèle de nombreux hélicoptères transportant des gens mal-en-point. En quelques secondes, Robert Altman évoque d’ores et déjà son antimilitarisme. Dans les années 1950, le Congrès prononce une loi qui oblige les jeunes américains entre 18 et 25 ans à se battre pour son pays. Comme le dira très bien Mohamed Ali dans des propos du film éponyme de Michael Mann : « Je n’ai rien contre le viet-cong. Aucun vietnamien ne m’a jamais appelé négro. » Dans cette première scène, le metteur en scène se plaint de la présence des Etats-Unis au Vietnam et en parallèle de celle que de nombreux américains ont vécu en Corée.

M.A.S.H. eu un impact énorme aux États-Unis et en Europe, au-delà de ses récompenses comme la Palme d’or du festival de Cannes ou de ses nombreuses nominations aux Oscars, le succès de M.A.S.H provoquera deux ans plus tard une série extrêmement populaire aux États-Unis. Il y aura au final onze saisons et le dernier épisode sera vu par pas moins de 50 millions de spectateurs, un record ! Cela lancera indéniablement la carrière de Robert Altman qui sera nommé cinq fois en tant que meilleur réalisateur aux Oscars et surtout sera l’un des grands cinéastes de sa génération. Il continuera tout au long de sa carrière à prendre des libertés artistiques et à donner une grande liberté à ses acteurs pour créer un effet documentaire à ses œuvres. Il n’hésite pas à critiquer les États-Unis, la société et les libertés comme nous avons pu le voir dans M.A.S.H.  Nous finirons par une phrase de Jean-Loup Bourget : « Si tout le monde est fou, seuls les fous détiennent la sagesse, telle es, en somme la « morale » de M.A.S.H. »

Tomas C.


*Anecdote dans BOURGET Jean-Loup, Robert Altman, Ramsay Poche Cinéma, 1994 – P. 2 ; P. 24 – 26
BERGSON Henri, Le Rire : Essai sur la signification du comique, Petite Bibliothèque Payot n°833, Paris, [1900] janvier 2012 – P. 12 ; P.17 ; 52 ; P. 54 – 58
CHION Michel, Le son au cinéma, Cahiers du cinéma, Paris, 1985 – P. 30
WEINBERG Achille, La libération sexuelle et ses lendemains [en ligne], Sciences Humaines, 2002 [consulté le 08/11/2017], Disponible à l’adresse : https://www.scienceshumaines.com/la-liberation-sexuelle-et-ses-lendemains_fr_2582.html
LEMELIN Bernard, La guerre de Corée et son impact sur les Etats-Unis [en ligne], Etudes internationales, 2003 [consulté le 01/11/2017], Disponible à l’adresse : https://www.erudit.org/fr/revues/ei/2003-v34-n3-ei3572/038664ar/
MANN Michael, Ali, US, 2001

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