Après Séance : Hostiles

Hostiles est un western américain coécrit, coproduit et réalisé par Scott Cooper.

Jamais autant un film ne m’aura partagé. Encore à cette heure, mon appréciation quant au film Hostiles coécrit et réalisé par Scott Cooper demeure mitigé. Je suis friand de westerns. J’en regarde depuis que je suis enfant et je peux prétendre avoir visionné les plus grands monuments du genre, de l’époque classique à l’époque plus contemporaine. C’est donc avec une certaine hâte que je suis allé voir ce film sorti dans nos salles obscures le 14 mars 2018. Lorsqu’un réalisateur décide de s’emparer du genre du western aujourd’hui, il est conscient que les attentes seront nombreuses et que le film devra être convaincant. Il ne devra pas être faire d’erreurs car le genre a perdu sa popularité au profit du genre super-héroïque et des blockbusters. Rares sont les bons westerns depuis les années 2000. On peut évoquer le nostalgique Open Range de Kevin Costner, la nouvelle adaptation réussie de True Grit des frères Cohen ou encore le sombre The Homesman avec en tête d’affiche Tommy Lee Jones mais finalement, peu sortent vraiment du lot.

Il fallait qu’Hostiles comble les attentes d’un public exigeant et prouve que l’on peut encore offrir du neuf en choisissant le western comme décor. Alors, que doit-on en penser ? (Attention cette critique est susceptible de vous spoiler, car je vais entrer dans les détails).

Un petit mot sur l’histoire ?

En 1892, le capitaine Joseph J. Blocker doit escorter Yellow Hawk, un chef de guerre cheyenne atteint de cancer et sa famille jusqu’à leurs terres. Le soldat, légende de l’armée américaine, ne va qu’accepter à contrecœur : l’amérindien est responsable de la mort d’un nombre incalculable d’hommes, de femmes et d’enfants. Le long voyage va être ponctué d’incidents dans lesquels les deux anciens ennemis vont devoir faire preuve d’entraide et de solidarité.

Les premières minutes ?

Le film s’ouvre sur une citation de l’écrivain britannique D.H Lawrence : « The essential American soul is hard, isolate, stoic, and a killer. It has never yet melted. » (« L’âme américaine est dure, solitaire, stoïque  : c’est une tueuse. Elle n’a pas encore été délayée. »).

Puis on découvre une mère faisant une leçon de grammaire à ses enfants. Les couleurs chaudes de ce foyer installent un sentiment de sécurité … jusqu’à ce qu’un groupe de comanches apparaisse. Le mari, occupé à scier, n’a le temps que de prévenir sa famille du danger imminent avant d’être sauvagement assassiné puis scalpé. Rosalie Quaid, la mère, fuit avec ses deux enfants et son bébé. Malheureusement, ils se font tués.

Reste seule Mme Quaid, terrorisée, cachée sous un rocher tandis qu’un guerrier commanche essaie de la retrouver. Transition. Le titre du film apparaît sur fond noir. La sauvagerie amérindienne répugne le spectateur. Mais juste après cette introduction, une famille cheyenne qui a essayé de fuir d’un camp est retrouvé par le groupe de Blocker (Christian Bale). Le père est traîné sur le sol sur plusieurs mètres par le cheval d’un des soldats tandis que le capitaine mange tranquillement un fruit. On pressent le ressentiment qu’éprouve Blocker pour les amérindiens. Les deux peuples ennemis sont aussi sauvages l’un que l’autre : c’est ce que ces premières minutes cherchent déjà à montrer.

Rien ne nous est épargné, la cruauté humaine est révélée. La tonalité du film nous est donnée rien que par la citation d’ouverture extraite des Études sur la littérature classique américaine (1923). La violence a des racines profondes dans la culture des États-Unis, elle est même érigée en principe fondateur. Se déroulant après la guerre de Sécession, après le génocide amérindien de la conquête de l’Ouest, le film permet une réflexion sur la barbarie, la cruauté et la violence de l’être humain.

Partir du connu pour offrir une nouvelle expérience

La scène d’ouverture, le massacre d’une famille n’est pas sans rappeler la scène d’ouverture d’Il était une fois dans l’Ouest de Sergio Leone. Certains plans, notamment lorsque le capitaine Blocker en uniforme bleu regarde l’horizon en haut d’un promontoire pourraient évoquer ceux montrant John Dunbar observant l’immensité des plaines dans Danse avec les loups. Les plus attentifs auront peut-être entendu parler de l’histoire d’un ancien gradé de l’armée américaine qui se serait exilé et qui serait devenu fou : un autre colonel Kurtz (Marlon Brando dans Apocalypse Now) ?

Le scénariste Donald E. Stewart et le réalisateur Scott Cooper ont assurément une solide culture cinématographique du genre du western et ils le prouvent à diverses reprises. Le personnage campé par Christian Bale est un autre Ethan Edwards (John Wayne) dans La Prisonnière du désert. Il a la même haine pour les amérindiens, le même racisme (« un bon indien est un indien mort », tel pourrait être leur credo) et scalpera aussi lui-même un de ses ennemis. Ils seront tous deux confrontés à des Comanches et leur aversion deviendra plus nuancée tout au long de leur film. John Ford ira même plus loin en pointant du doigt aussi bien les exactions amérindiennes que les exactions américaines. Chaque camp tue femmes et enfants avec autant de cruauté. Cooper reprend cette dénonciation dans son long-métrage mais l’utilise d’une autre manière. Ce n’est pas non plus un film pro-amérindien (une tendance qui a l’air de perdurer depuis Danse avec les loups).

Cooper a également probablement vu La Flèche Brisée, western de 1950 de Delmer Daves, dans lequel James Stewart incarne un ancien soldat de l’armée de l’Union amoureux d’une amérindienne. Il cherchera la paix entre son peuple et les Apaches. Hostiles respecte cet héritage et propose une mise en scène finalement classique mais plus intimiste, plus viscéral et beaucoup plus sombre.

Un film pour un public averti : l’attachement et le rythme

Il faut le reconnaître : le long-métrage souffre de problèmes de rythme, surtout dans la première partie. Le spectateur peut ressentir de l’ennui pendant tout le film s’il n’est pas quelqu’un qui est venu au cinéma pour la beauté des paysages, la beauté de certaines scènes et de la mise en scène intimiste, élégiaque. Il pourrait avoir du mal à plonger dans l’histoire. Les scènes sont parfois trop lentes et si l’on aime l’action, le mouvement, on est vite déçu.

On pourrait reprocher également à l’histoire d’être finalement assez creuse au sens où elle ne suscite pas un très grand intérêt. Le spectateur n’est pas tenu en haleine (sauf dans la seconde partie). Certaines scènes sont malheureusement prévisibles : je pense notamment à la scène dans laquelle le prisonnier parvient à s’échapper. Cette aventure que l’on pourrait approcher d’une odyssée se révèle être peut-être trop répétitive : les protagonistes avancent, ils leur arrivent un incident, des morts, ils repartent, et ainsi de suite. Mais cet effet de répétition ne serait pas voulu ? Ne serait-ce pas là une représentation de la vie sans cesse ponctuée d’imprévus, d’incidents et de tragédies ? Ne serait-ce également pas une façon de montrer que le danger est partout dans ces contrées ?

Le manque de profondeur de personnages peut nuire au long-métrage. Excepté le capitaine (Christian Bale) et Miss Quaid, les autres personnages ne sont pas attachants et leur perte ne suscite aucun sentiment chez le spectateur. Le suicide de l’ami du capitaine après avoir tué le prisonnier fugitif provoque les larmes de Blocker … mais pas du spectateur qui pourtant aurait bien voulu l’accompagner.

La splendeur du film : autant visuel qu’auditive

Les scènes ont l’avantage d’avoir été tournées dans des décors réels, sauvages et somptueux. Chaque plan est une merveille visuelle. Les transitions sont également admirablement réalisées. Quel plaisir pour les yeux de voir ces tableaux vivants ! Le plan de Yellow Hawk contemplant les plaines n’a rien à envier au tableau du voyageur au-dessus d’un mer de nuages.

Et quelles scènes ! Mais quelles scènes ! J’ai rarement été aussi saisi au cinéma. Je pense notamment à la scène nocturne dans laquelle le compagnon fidèle du capitaine est sous la pluie et lui avoue qu’il ne ressent plus rien. Je pense aussi à la scène où Blocker se retrouve sous un ciel orageux et crépusculaire et est en proie à de vifs tourments : la piste « Scream at the sky » accompagne merveilleusement bien le déchirement du personnage. Je pense enfin à la dernière scène dans laquelle Blocker tue le propriétaire terrien au moyen d’un couteau. La musique accompagne une fois encore admirablement bien et souligne la tension croissante.

Max Richter, compositeur du film, a fourni un travail remarquable et montre une nouvelle fois que la musique peut apporter de l’émotion, de la beauté et de la tension dans un film. Je vous conseille la fin de la piste « Scream at the sky » et la piste « Never Goodbye » qui restent pour moi les deux pépites auditives du long-métrage.

Les enjeux et les problématiques du film : un atout de plus

L’indicible a un rôle central dans ce film. Dans un film, les dialogues ne sont pas toujours nécessaires. Le non-dit parvient à être retranscris à l’écran grâce aux regards et aux expressions des personnages. On pourrait reprocher à Christian Bale son manque d’expression dans le reste de sa filmographie. Mais ici, il joue avec une expressivité rare car son manque d’expression succède à des déchirements intérieurs qui finissent par se manifester sur son visage : et c’est d’autant plus émouvant. Le capitaine se retient tant bien que mal mais finit par céder : il pleure à la mort de son ami. Rosamund Pike en tant que Miss Quaid est également juste dans ses expressions et est convaincante dans le rôle de la mère endeuillée. Il est vrai que l’on pourrait reprocher le manque de profondeur de certains personnages mais toute l’émotion se fait dans la gestuelle, dans les expressions. Chaque personnage devient touchant lorsqu’il ne parvient pas vraiment à exprimer verbalement ce qu’il ressent.

Le capitaine Blocker évolue au fil de l’intrigue. On le découvre comme un soldat accomplissant son devoir mais ne pouvant s’empêcher de haïr les amérindiens. Il devient pourtant un homme capable de comprendre qu’il n’y a pas de peuple plus cruel, plus haïssable que l’autre. Son évolution arrive à son apogée lorsqu’il serre la main à son ennemi Yellow Hawk. Allégoriquement, le cheminement du protagoniste est montré par les paysages désertiques du début du film qui finissent par disparaître derrière les paysages forestiers de la fin du film. Le film n’est ni pro-colon, ni pro-amérindien : il rend compte de l’Histoire et refuse le manichéisme.

Le film aborde la problématique du devoir et du meurtre. Tuer un homme, ce n’est pas rien. Une des scènes montre un ancien soldat parler avec un jeune soldat. Ce dernier vient de tuer son premier homme, un comanche. Il avoue qu’il ressent quelque chose de bizarre mais « pas dans le bon sens ». L’ancien soldat lui répond que lui ne ressent plus rien à présent. Cet ancien soldat est l’ami fidèle du capitaine Blocker. Ce personnage reste le meilleur atout du film pour dénoncer la perte d’humanité lorsqu’on s’en vient à tuer, même par devoir, par métier. Ce soldat rit de ses tueries, il raconte même avec légèreté une de ces aventures avec Blocker. Cependant, il finira par prendre conscience de sa perte d’humanité. Lorsque la pluie tombera, il ne ressentira même plus les gouttes : il ne ressent donc plus rien. Il explique alors à son ami qu’il doit partir. Il va même offrir un présent au chef cheyenne en s’excusant des exactions qu’il a commises. Le fidèle soldat ira à la poursuite du prisonnier fugitif. Il réussira à le tuer mais choisira de se suicider. Le capitaine Blocker ne pourra s’empêcher de retenir ses larmes devant le cadavre de son vieux compagnon. Il pleure aussi car il comprend les raisons de son suicide. Ils sont aussi meurtris qu’un homme de retour d’Afghanistan ou d’Irak : ils sont victimes du syndrome de stress post-traumatique. Ils s’en viennent à se questionner sur leur propre humanité.

Le capitaine Blocker ne cesse de répéter tout au long du film qu’il n’a accompli que son devoir, que son métier en commettant toutes ses exactions. Mais si lui aussi a tué des femmes et des enfants, pourquoi n’est-il pas enchaîné à l’arbre comme l’ancien soldat prisonnier ? Blocker essaie de s’auto-persuader qu’il n’a fait que son métier mais cette excuse ne fonctionne plus à la fin du film et il finit par le comprendre. Il est lui-même un boucher au même titre que Yellow Hawk et tant d’autres. Choisit-il la rédemption ? Pas réellement : il commettra un acte cruel et sanguinaire en tuant le propriétaire terrien à la fin. Ce geste est d’autant plus violent qu’il l’effectue à l’aide d’un couteau et qu’il le scalpe. Mais il ne tue pas par devoir, il ne tue pas par vengeance : il tue pour survivre, il tue pour sauver d’autres vies : celle du petit garçon amérindien et de Miss Quaid. Il ne tue plus par cruauté ou par satisfaction personnelle. L’humanité, le capitaine Blocker en a toujours eu : il s’est peu soucié de sa réputation lorsqu’il a recruté un homme de couleur noire dans ses rangs (« peu m’aurait pris sous son commandement » déclarera ce soldat), il compatit à la douleur de Miss Quaid et est obligeant avec elle, il tient à ses soldats et à ses amis, il finit même par aider les cheyennes qu’il escorte.

Le capitaine lit La Guerre des Gaules de Jules César. Dans une scène, on peut lire le mot « hostium » signifiant ennemi en latin. Ce choix de livre est pertinent : il dresse un parallèle entre la colonisation romaine et la colonisation européenne. Ce livre, il va le proposer au jeune garçon amérindien mais celui-ci refusera d’un signe de tête. Le capitaine sourit et comprend. Ce jeune être représente la paix possible entre les deux peuples. Le vœux d’entente entre les deux peuples est représenté à la fin du film lorsque le jeune amérindien sera adopté par Miss Quaid à la mort de sa famille.

Le capitaine décidera de ne pas finir sa vie seul : il monte à l’arrière du train à la dernière minute. Il est probable qu’il rejoigne Miss Quaid et le jeune amérindien. Ce choix montre la motivation du protagoniste à se ranger et à chercher le bonheur, la rédemption. J’avais quelques craintes quant à une possible romance dans ce long-métrage. Dans la première partie du film, on insiste sur la souffrance de Miss Quaid et sur le deuil de sa famille. Il aurait été peu judicieux que le capitaine et elle finissent par être épris l’un l’autre. Lorsque Miss Quaid propose au capitaine de dormir avec elle sous la tente, on aurait pu s’attendre à une romance traditionnelle. Heureusement, il n’en est rien : les deux êtres dorment l’un à côté de l’autre, le visage collé mais toujours avec chasteté. L’alliance au doigt de la femme interdit toute passion. Ce plan pieux peut rappeler les amants Tristan et Iseut lorsqu’ils dorment côte à côte dans la forêt, une épée entre deux.

Le film met en avant la nécessité d’entraide et de solidarité. « Ensemble, nous pouvons espérer les battre » dira Yellow Hawk en demandant au capitaine de lui enlever ses chaînes. Ensemble, nous sommes plus fort. Les apaches et les états-uniens ne cesseront de s’entraider jusqu’à la fin du film. L’humanité ressurgit alors : on le voit aussi par le geste d’une des femmes amérindiennes qui désire offrir une robe à Miss Quaid, par les prévenances de Miss Quaid avec la famille cheyenne ou par la poignée de mains entre le capitaine et Yellow Hawk.

Conclusion

Hostiles dégage de nombreuses problématiques, de nombreux enjeux. En plus de nous offrir de somptueuses scènes, il nous fait réfléchir. Il est également une portée universelle. Malheureusement, le problème de rythme et le manque d’attachement à certains personnages peuvent nuire aux nombreuses qualités du film. J’ai été touché par plusieurs scènes du film mais il m’est arrivé d’être moins attentif lors de certains moments que je juge peut-être trop lents. Toutefois, la beauté de certaines scènes ne pourra qu’appeler à de nouveaux visionnages.

Une critique qui a profité des avis divergents de mes amis venus voir le film avec moi, je tiens à les remercier.

Paul C.

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Un commentaire Ajouter un commentaire

  1. Totalement d’accord avec cette critique ! Hostiles avait tout du film pour me plaire, le genre du western, s’il est daté, est capable d’adresser des messages universels et intéressants, et c’est bien de voir que des réalisateurs y font encore appel aujourd’hui. J’ai trouvé un certain nombre de similitudes avec Josey Wales Hors-la-loi également. Le réalisateur a bien su utiliser ce genre pour amener aux origines, au sauvage, à ce qui a construit l’humain. Mais, en effet, le film est irrégulier dans son rythme et le traitement de ses personnages secondaires souvent trop expéditif. Donc c’est vraiment beau, les thématiques sont généralement bien traitées et intéressantes, mais il manquait un petit truc pour prendre une vraie claque.

    Aimé par 2 personnes

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