Petit Paysan (2017)

Petit Paysan est un film dramatique français co-écrit et réalisé par Hubert Charuel.

Le rêve inaugural dit tout, présentant le dormeur, Pierre (Swan Arlaud), s’éveillant dans le même espace, mi-étable, mi-chambre, que ses vaches, puis peinant à se frayer un passage entre leurs flancs serrés : ses bêtes sont toute la vie de ce jeune producteur laitier, qui n’est pas pressé de prendre pour femme la boulangère que sa mère voudrait pousser dans ses bras et qui évoque ses bêtes en employant, pour elles, un vocabulaire anthropomorphe : il espère que sa vache gravide lui prépare « une fille » et, lorsque la maladie contagieuse se profile, il s’insurge contre la loi qui veut qu’alors « on tue tout le monde »…

Car c’est bien contre cette menace que va se dresser tout le film, restituant le combat qui sera celui de ce « petit paysan » pour sauver ses bêtes, combat d’autant plus grand qu’il est dérisoire, d’autant plus acharné qu’il est vain.

Tout sonne ici incroyablement juste, à commencer par le jeu des deux acteurs principaux, qui se sont engagés dans leur rôle très physique, reposant sur des gestes précis, avec un grand souci de vérité et d’exactitude. Swan Arlaud porte tout le film sur sa silhouette fine, mais toutefois parfaitement crédible, et bouleverse l’écran par les états extrêmes dont son visage se fait le reflet. Son jeu devient virtuose, lorsqu’il incarne la droiture de ce jeune paysan, poussé jusque dans ses retranchements et mentant si mal… Sa partenaire féminine, Sara Giraudeau, en la personne de sa jeune sœur, vétérinaire et soignant les bêtes de son frère, n’a rien à lui envier, dans les gestes envers les animaux comme dans les dialogues humains, sinuant sur une sente étroite, entre complicité fraternelle et tension professionnelle.

Tous les autres rôles sont frappés au sceau de la même authenticité, puisque Hubert Charuel a tenu à faire entrer dans le cheptel de ses acteurs des proches et des non-professionnels, confiant ainsi un personnage à des membres de sa famille (père, mère et grand-père), ainsi qu’à des amis de toujours. Cette façon de saisir à pleines mains le réel marque également les lieux, puisque la ferme dans laquelle s’est déroulé le tournage n’est autre que celle de ses parents…

Toutefois, cette forme de sincérité n’entre aucunement en contradiction avec le grand art. La caméra est sensible, précise, cadrant toujours les personnages à bonne distance, sans craindre de s’approcher à l’extrême, qu’il s’agisse d’hommes ou de bêtes. On ne peut pas ne pas penser au film islandais de Grimur Hákonarson, « Béliers » (2015), du fait de la thématique principale : ces maladies terribles qui, contagieuses, déciment un troupeau et ruinent l’existence de leur maître…

Mais, si quelques touches d’humour ne sont pas absentes ici également (par exemple lorsque le personnage de Pierre, acculé jusqu’à l’exaspération, se met soudain à mentir de façon convaincante), c’est jusqu’à un tragique empreint de tendresse que Hubert Charuel sait monter : jamais on n’avait vu une scène de traite du lait, traite ultime, évoquer une toilette mortuaire. De même, lorsque le cadavre d’une vache s’élève, pantelant, suspendu à la griffe qui l’a saisi, on est confondu de se surprendre à songer, irrésistiblement, à une Descente de Croix…

Autant dire que, si Hubert Charuel n’a pas offert à ses parents le cadeau qui aurait consisté à reprendre la ferme que ceux-ci auraient aimé lui transmettre, il a cependant gratifié de belles lettres de noblesse toute la gent bovine et ceux qui lui consacrent leur vie, tout en braquant notre regard sur la suite de sa filmographie, dont nous sommes d’ores et déjà gourmands.

Anne Schneider.

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