Après Séance : Frost

Frost est un film dramatique lituanien co-écrit et réalisé par Sharunas Bartas.

Amour, tristesse et guerre, comme on jouerait à « Pierre, feuille, ciseaux »… Qui va l’emporter, des trois ?

Rokas (Mantas Janciauskas, impressionnant), la jeunesse blond pâle, entre gravité et insouciance, accepte de conduire un van chargé de produits d’aide humanitaire jusqu’en Ukraine, au plus près de la ligne de front. Par amitié et désœuvrement. Sa compagne, Inga (Lyja Maknaviciute), pareille à une Marie-Madeleine encore innocente, accepte le voyage et la destination. Par amour et désœuvrement. Et voilà deux grands enfants, à peine homme et à peine femme, happés vers un but ultime, la guerre, qu’ils méconnaissent totalement et pour lequel, en leur naïveté d’êtres préservés, ils pourraient presque éprouver une forme de curiosité.

De Vilnius à la région du Donbass, la caméra s’embarque ainsi aux côtés du couple, souvent placée entre eux deux, à l’avant, dans une confrontation avec la route qui transforme le point de fuite de la perspective en un goulet d’entonnoir. Le silence règne, le plus souvent, rompu seulement par le roulement des pneus, la trépidation plus ou moins sèche selon le sol rencontré, le métronome des essuie-glaces, le tapotis de la pluie ou, plus étouffé, de la neige sur le pare-brise. En dépit de toute logique, le périple se fait bien vite plus nocturne que diurne et la nuit, comme dans les contes pour enfant, souligne l’enfoncement dans une zone de danger : « Ne dors pas, Inga. Ne me laisse pas seul. Je suis perdu », supplie le conducteur. Ou plus loin, arrivant dans un entrepôt après plusieurs scènes nocturnes : « Est-ce bien ici ? Je le cherche depuis ce matin… ». Un matin que le spectateur n’a pas vu se lever à l’écran… Exceptionnellement, une seule fois peut-être, la nuit est belle, enchanteresse, lorsque les phares des autres voitures et les feux de signalisation dansent dans le rectangle du pare-brise, brouillés par la pluie, aussi fascinants que les perles diffractées d’un kaléidoscope singulièrement lumineux.

Toute halte, sur ce parcours, prendra l’allure, le poids, la charge symbolique d’une station le long d’un chemin de croix menant vers le Golgotha des combats. Qu’il s’agisse de partager un frugal repas, quelques belles pommes rouges, derniers fruits avant qu’il ne soit plus question que de thé, café ou alcool ; qu’une rencontre ait lieu avec un groupe de civils vêtus d’habits de ville et non d’un treillis militaire ; dernier contact avec la civilisation et les désordres bourgeois, incertitudes du cœur et du corps, qu’elle pourra encore occasionner… Au passage, un très bel échange entre Rokas et Vanessa Paradis en journaliste de guerre ; échange au cours duquel le jeune acteur se montre plus qu’à la hauteur, face à la star, et développe une profonde réflexion sur l’étroit nouage, en lui, du sentiment amoureux et de la tristesse.

Singulièrement, c’est à l’approche du but, de l’Enfer ukrainien dont on a aperçu les flammes dans une vidéo regardée sur internet par Rokas, avant son départ, que le jour revient et s’installe. La transition a été annoncée par un long plan fascinant sur le défilement des arbres, le long de la route ; sorte de tableau abstrait et animé, strié de verticales mouvantes, comme lorsque les enfants cherchent à se bercer en s’étourdissant le regard par un jeu de vertige. En dehors du couple, les êtres humains côtoyés seront désormais tous militaires, signant l’accès au monde guerrier. Le film a d’ailleurs été tourné au plus près des zones de combat et certains des interlocuteurs sont d’authentiques soldats. Nouvel échange vertigineux entre Rokas qui, par comparaison, semble presque enfantin, et un militaire aguerri qui le contraint à s’interroger sur l’amour de la patrie et le règne de la mort, en temps de guerre…

Amour, tristesse, guerre… On ne sortira pas de ce trio, fatal…

Merci aux drones qui, mieux encore que les grues, permettent à la caméra de s’élever, pour la scène finale, jusqu’à adopter le point de vue d’une divinité qui n’abaisserait plus son regard que vers une terre bien indistincte et noyée de brume.

Sharunas Bartas signe là un nouveau film à la fois baigné de nostalgie et empreint d’une force puissante, qui ne détourne pas son regard des conflits qui secouent le pauvre monde et font s’arrêter net les traces des pas dans la neige…

Anne Schneider.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s