Après Séance : Lutine

Lutine est une comédie française écrite et réalisée par Isabelle Broué.

Lorsqu’une réalisatrice est prise par la fantaisie de se pencher sur les gouffres ou les verticalités ascensionnelles du « polyamour », il en résulte une mise en abîme à plusieurs étages, où la pensée se perd et ricoche comme en un puits.

Ce deuxième long-métrage de la scénariste et réalisatrice Isabelle Broué prend la forme – mais la forme seulement – d’un documentaire, dans lequel la créatrice jouerait son propre rôle. De tous les personnages, elle sera d’ailleurs la seule, avec l’auteure Françoise Simpère, à ne pas changer de nom, véritable pivot du scénario autour duquel il lui sera loisible d’organiser la ronde de ses divers partenaires. Semblant filmer son quotidien de manière improvisée, tantôt tenant la caméra, tantôt la plaçant dans les mains de son compagnon Gaël (Mathieu Bisson), elle se présente comme particulièrement intéressée par les théories entourant le « polyamour », aussi nommé « polyamorie », « lutinerie », ou plus explicitement désigné comme « amours plurielles ». Des interviews seront conduites, notamment auprès de la spécialiste de cet art de vivre, Françoise Simpère, dans son propre rôle, ou encore auprès d’adeptes… Exposés que la réalisatrice, devenue actrice, écoute d’un air sage, et un peu triste…

Mais la tranquille organisation mise en place par Isabelle Broué s’enraye : confrontée aux réticences de son compagnon, la réalisatrice entend alors faire tenir le rôle de celui-ci par Philippe Rebbot. Tous les mécanismes du jeu d’acteur sont mis à nu : un même comédien pour des rôles différents (le temps d’une scène, Rebbot s’est d’abord retrouvé producteur…), une même réplique, reprise et psalmodiée sur tous les tons, un même dialogue, placé dans la bouche de différents partenaires, dans un cadre tantôt identique, tantôt modifié… Le démontage systématique de la fiction crée des effets jubilatoires et l’on rit souvent des décalages plus que des situations ou des répliques en elles-mêmes. On admire, aussi, ce mécanisme si subtil, sous des dehors aussi bruts et presque improvisés.

Mais la machine s’emballe. Imprévu des sensations, emportement des sens, confusion des sentiments. Les fils de la grande marionnettiste perdent le contrôle sur leurs créatures, y compris ceux qui étaient censés régir sans trembler les propres émois de la réalisatrice… La jalousie s’en mêle, la théorie s’emmêle les pieds dans les fils du réel… Emportée par le duo assez irrésistible, quoique frangible, qu’elle forme pour la circonstance avec un Philippe Rebbot à la pointe du naturel, Isabelle Broué filme d’un œil malicieux cette dépossession, cet échouage du projet sur les récifs du réel… La partie ne sera pas totalement abandonnée pour autant, mais les étendards battront moins fièrement au vent.

Isabelle Broué le reconnaît volontiers : elle souhaitait moins un film militant qu’un film questionnant. Pari réussi. Dominant les autres, une interrogation reste fichée dans l’esprit du spectateur qui s’éloigne de la salle obscure : qu’est-ce qui rend l’amour si unique, si spécifique dans ses fonctionnements, parmi tous les liens humains ? Le film d’Isabelle Broué a entre autres le mérite de nous permettre de continuer à mesurer l’irréductible singularité de ce sentiment, le noyau dur qui résiste en lui.

Anne Schneider.

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