Après Séance : Des figues en avril

Des figues en avril est un film documentaire français de Nadir Dendoune.

Lors des rencontres avec le public qui suivent fréquemment la projection de son film, Nadir Dendoune, journaliste à la triple nationalité (française, algérienne et australienne), le déclare volontiers : avec ce documentaire centré presque exclusivement sur sa propre mère, il a souhaité faire connaître au monde l’une de ces personnes qui sont, le plus souvent, des « invisibles ». Dans l’hommage filmique qu’il lui consacre, cette « invisible » qu’était Messaouda Dendoune est, pendant une petite heure, de tous les plans.

Le fils passionné qui, lorsqu’il se trouve en France, passe boire le café maternel presque tous les matins, filme sa mère dans ses activités les plus quotidiennes, s’affairant dans sa cuisine, sur le sol de son modeste appartement d’une banlieue nord de Paris, ou bien s’accordant un rare délassement devant le poste de télévision qui lui retransmet les jeux devant lesquels elle se réjouit de la victoire des candidats et s’afflige de leur échec, sous l’œil, pour la circonstance légèrement réticent, de son fils…

À la faveur de cet accompagnement journalier, le fils enquête, des questions se posent, notamment en ce qui concerne le parcours des parents. La mère, du haut de ses quatre-vingts ans, mène le dialogue, n’accordant à son grand enfant que ce qu’elle consent à lui livrer, dans une alternance de kabyle et de français. Car la dame, que l’on voit coiffer et natter ses longs cheveux noirs selon le rituel qu’elle a toujours connu, est fière de sa Kabylie natale et, avec une pointe de défi dans le regard dardé vers son fils, se vante d’avoir été élevée « avec les chèvres »…

Ses confidences, souvent accompagnées, en fond, par les chanteurs kabyles qu’elle double d’un fredonnement discret, relatent son exil vers la France à la fin des années 50, sur les pas de son mari, Mohand, qui l’a précédée. Elle dit sa fierté de l’avoir toujours vu travailler, lui, « dehors », pendant qu’elle, « à la maison », s’emploie à élever les neuf enfants qui sont venus au couple, parmi lesquels le réalisateur est le benjamin. Se dit aussi la douleur de voir, maintenant, son homme – tantôt « Monsieur Dendoune », tantôt « le vieux », dans sa bouche… – placé dans un Ehpad, après qu’elle ait résisté pendant plusieurs années à la nécessité de ce placement. S’affirme hautement la détermination à ne pas l’abandonner, « ah non », et à continuer, « même avec une canne », à aller le voir tous les jours. Car, signale-t-elle, « chez elle », « on n’abandonne pas » ses proches et ce placement lui-même constituait déjà une douloureuse concession, sous la pression des enfants, à l’occidentalité… Un plan, muet, infiniment touchant, révèle toute la difficulté de cette acceptation : les deux chaises installées côte à côte sur l’étroit balcon ; assise sur l’une d’elles, Messaouda laisse reposer sa main sur le coussinet de l’autre et le tapote rêveusement, regardant droit devant elle, comme pour ne pas voir le vide laissé à sa dextre…

On est subjugué par ce portrait de femme, infiniment forte mais ne cachant pas sa vulnérabilité, belle par-delà les ans, déchirée par l’exil mais libre de toute haine ou amertume, consciente de ce qu’elle a réussi et finalement offert aux neuf petits êtres sortis de son couple… On gardera en tête un dialogue magnifique, en forme de déni, autour de l’ourson qui passe ses nuits à côté de la dormeuse, sur l’oreiller abandonné du mari… Le long-métrage a pu montrer quelques très rares maladresses, dans un cadrage brièvement hésitant, un questionnement inexplicablement abandonné par la voix toujours en off du fils intervieweur (comme lorsque la mère déclare : « Nous sommes partis parce que l’Algérie n’a pas été à la hauteur, et parce que nous non plus n’avons pas été à la hauteur »… Le verdict, pourtant riche, est laissé à son herméticité) ; il y a quelques longueurs, rares également…

Mais qu’importe ! La femme arabe est, culturellement, presque par définition, ce qui demeure caché, dérobé aux regards extérieurs. L’immigration, quant à elle, est généralement abordée par le biais des hommes, à travers leur travail, voire leurs luttes. On sait gré à Nadir Dendoune d’avoir ainsi noué deux approches singulières et levé le voile sur l’intime d’une démarche d’exil et d’insertion, à travers le ressenti d’une femme et surtout d’une mère venue de l’ailleurs. On songe surtout que le grand Albert Camus, transméditerranéen également et qui a rédigé des pages si magnifiques sur la figure de la mère, dans son ouvrage posthume, « Le Premier Homme », n’aurait pas manqué d’aimer ce film.

Anne Schneider.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s