Critique : Dans la Brume (2012)

Dans la brume est un film de guerre russe écrit et réalisé par Sergei Loznitsa.

Sergeï Loznitsa, réalisateur biélorusse né le 5 septembre 1964, est fasciné par le réel. À preuve, les nombreux documentaires qu’il a réalisés depuis 1997, alors que, en 2013, « Dans la brume » n’est que son deuxième long-métrage de fiction. Une fiction qui s’inspire toutefois intensément de la réalité historique, à travers le roman de Vassil Bykov, et qui observe le réel avec passion.

L’action est située en 1942, dans la Biélorussie courbant la nuque sous le joug de l’occupation allemande. La scène inaugurale – à laquelle reviendra, sous un autre angle, l’un des trois longs flash-backs qui structurent le film – confronte d’emblée le spectateur à l’exécution, par pendaison, de trois partisans biélorusses présentés comme des traîtres, puisque ayant organisé, d’après ce que la suite nous apprendra, le déraillement d’un train. L’homme arrêté avec eux, Souchénia (Vladimir Svirskiy), cheminot de métier, sera relâché. Inexplicablement. Avec tout l’arbitraire d’un pouvoir despotique qui n’est pourtant parvenu à obtenir de lui aucun engagement, aucun accord tacite. Sans raison apparente, donc, si ce n’est de le transformer en appât, appelant sur le suspect ainsi constitué les représailles d’autres partisans peut-être plus haut-placés.

Dès lors, on sort de ce récit singulier, porté par une interprétation dense, pour entrer dans le schéma de toutes les guerres, traversées par ces réseaux de justices parallèles, d’autant plus exposées à l’erreur judiciaire que l’enquête est embryonnaire, essentiellement nourrie de soupçon, et l’exécution hâtive.

C’est ainsi que Souchénia se voit rejoint nuitamment dans son tranquille bonheur familial par le duo de partisans chargé de son exécution. Par égard pour sa femme et son petit garçon qui vient de présenter fièrement les animaux que son papa lui a sculptés dans un bois rude, celui qui semble être le chef de l’expédition, Burov (Vladislav Abashin), propose d’emmener le supposé coupable dans les bois qui entourent la modeste maison. Enfoncement dans la forêt qui marquera le début d’une longue errance, puisque le détachement allemand envoyé sur les traces du commando brouillera le déroulement prévu, déjà perturbé par le fait que l’exécuteur et sa victime, originaires du même village, sont amis d’enfance et que Burov connaît la droiture, l’honnêteté et le caractère pacifique de Souchénia.

L’espace de la forêt, somptueusement filmé par le chef opérateur Oleg Mutu, sera celui de tous les renversements : le condamné se fera sauveur, Saint-Christophe ployant sous le poids de son ancien persécuteur, et c’est auprès de lui, puis de son comparse Voïtik (Sergey Kolesov), qu’il pourra tenter de faire entendre l’invivable de sa situation, toute la condamnation qui pèse dans les regards soupçonneux qui sont portés sur lui et qui lui retirent jour après jour le droit à l’existence. La forêt, ses feuilles bruissantes, ses craquements de branches, ses froissements furtifs sera l’autre témoin de ses confidences ; hommages, aussi, à l’ingénieur du son Vladimir Golovnitski et à son travail si subtil qu’il permet qu’aucune musique n’intervienne, ni pendant le film ni même au générique.

La brume annoncée par le titre sera longtemps absente de l’image, n’envahissant que les esprits humains, aveuglant leurs jugements, et laissant la forêt à ses ors. Elle apparaîtra seulement dans les dernières scènes, bleuissant les teintes et envahissant finalement l’ultime image, saturée d’une blancheur aveuglante, si bien que c’est à la bande son que sera délégué le soin de livrer l’épilogue d’une histoire malheureusement trop humaine…

Anne Schneider.

 

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