Après Séance : Ciao Ciao

Ciao Ciao est un film dramatique chinois écrit et réalisé par Song Chuan.

Ciao Ciao (Xueqin Liang), sorte de poupée Barbie chinoise, quitte Canton pour rejoindre le Yunnan de ses parents, province bien connue du réalisateur, qui y est né. Indéfectiblement juchée sur ses talons hauts de citadine, elle arpente le petit village et les routes avoisinantes dans ses tenues urbaines, semant le trouble (réprobation, attirance, simple curiosité amusée…) chez les individus mâles de la région.

Ces déambulations pourraient offrir l’occasion d’un portrait ému de la Chine rurale et des magnifiques paysages du Yunnan. Il n’en est rien. Optant pour une subjectivation de l’ensemble du film, Chuan Song montre l’empreinte de la culture urbaine et la perte d’un regard virginal : il sature les couleurs, donnant à tous les végétaux un éclat chimique, et porte aux oreilles des spectateurs la musique électro que Ciao Ciao écoute de façon presque constante dans les écouteurs qui sont, dans cette campagne hors-temps, comme le cordon ombilical qui lui assurerait le lien à la modernité. Autre vecteur de rattachement : son téléphone portable, grâce auquel elle entretient un lien, lui aussi presque constant, avec son amie Lili, qui l’attend à Canton et tente à toute force de la ramener auprès d’elle ; au moyen de textos oralisés débitant les messages d’une voix de synthèse, Lili fait miroiter de juteux projets d’installation commerciale qui entretiennent les rêves de Ciao Ciao et son aspiration à une vie plus riche. La petite poupée Barbie aux gros besoins d’argent et aux ressources financières qui font également phantasmer les habitants dévoile ainsi, peu à peu, un visage de Madame Bovary, rêvant d’une autre vie mais ne puisant dans ses rêves que le manque, sans disposer nécessairement des moyens pour leur faire prendre racine… Toutefois, non sans une certaine espièglerie, certains plans font d’elle la réplique contemporaine d’estampes anciennes, et l’on retrouve dans sa grâce et dans ses poses toutes les « Beauté prenant le frais au bord de l’eau » qui l’ont précédée en matière de canon esthétique féminin ; tous les étendards de la modernité ne sauraient donc éclipser totalement le modèle archaïque, noyau dur de l’archétype…

Le dégoût désœuvré dans lequel la jeune femme passe ses jours la rapprochera d’une figure masculine plus prosaïquement plantée dans l’existence, Li Wei, gentil voyou local, très charnellement incarné par Yu Zhang. Auprès de lui, elle tentera fugacement de se détourner de la vie de couple en miettes menée par ses parents… tout en orientant ses rêves vers un doux coiffeur, qui paiera cher les faveurs qu’elle finira par lui accorder. Tout comme elle-même paiera cher son refus du bonheur et l’insensibilité qu’elle oppose à son nouvel époux et à ses assauts de tendresse…

À moins que cette tentative de réenracinement d’une existence dévorée de virtuel – implantation qui aurait permis à l’enfant unique qu’elle est d’exercer son rôle de soutien auprès de ses parents vieillissants – aboutisse simplement à son retour vers Canton, dans le même train, lancé en sens inverse, que celui qui l’avait amenée dans la scène d’ouverture… Par un plan final d’une superbe ambiguïté, le réalisateur nous permet de sauver ou non, in extremis, cette Madame Bovary moderne, à qui un retour vers le monde urbain permettra peut-être une temporaire extension de son existence factice…

Une vision au demeurant très noire, maniant les couleurs de l’arc-en-ciel comme en une ironie suprême et désespérée.

Anne Schneider.

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