Critique : Angle mort (2017)

Angle mort est un polar belge co-écrit et réalisé par Nabil Ben Yadir.

L’acteur belge Peter Van den Begin est taillé pour incarner des chefs. En 2017, dans « King of the Belgians », de Jessica Woodworth et Peter Brosens, sa haute silhouette donnait vie à un roi des Belges imaginaire mais plus vrai que nature, Nicolas III, entre dégénérescence et prestige naturel. En 2016, il apparaissait parmi les trognes improbables du film de Robin Pront, « Les Ardennes ».

L’année 2017 le voyait également interpréter une personnalité prestigieuse, mais sulfureuse : dans « Angle mort », il devient Jan Verbeeck, ancien chef médiatique de la brigade des stupéfiants qui profite de ses succès policiers pour se détourner de son métier et prendre la tête d’un parti politique au sein duquel il se propose d’appliquer au pays tout entier ses propres méthodes professionnelles… La scène d’ouverture le présente d’abord de dos, pure masse imposante, face au miroir de sa loge, avant l’interview télévisée qu’il s’apprête à accorder. L’entretien avec le journaliste nous permet de découvrir, de face, son visage impressionnant, singulièrement dissymétrique, long visage presque christique mais dans lequel les yeux semblent indiquer que l’homme a dû tourner le dos à une partie de lui-même, un renoncement, ou une trahison qui se serait comme inscrite sur une moitié de sa face…

De fait, au soir de son pot d’adieu et à la veille de son entrée en gloire, c’est bien le passé qui va refermer sur lui ses crocs et compromettre dangereusement son grand bond en avant, en le happant dans sa propre spirale infernale. La proposition d’une ultime intervention, un gros coup contre un atelier clandestin qui apposerait un magistral point final à un parcours sans faute… Au nom du slogan « Flic d’un jour, flic toujours », le futur grand homme politique reste le chef de ses hommes et se jette à leurs côtés dans la gueule du loup. Le coup de trop qui ne doit rien au hasard, mais s’est trouvé savamment ourdi contre lui pour le stopper en plein élan et lui faire expier un passé familial gâché, une partenaire abandonnée, tombée depuis dans la déchéance…

Une expiation qui lui fera découvrir un fils insoupçonné, Axel (David Murgia), conçu dans l’angle mort du passé, et contre lequel le père devra d’abord mener une lutte sans merci. Il sera épaulé dans ce duel œdipien par son second, Dries (Soufiane Chilah), jeune policier qui a pris ses distances avec son milieu d’origine et qui est dévoué corps et âme à son chef ; mais ce fils spirituel pardonnera difficilement à son maître une infidélité en matière de filiation ; rancœur qui sera la source du second angle mort, dont l’homme charismatique ne saurait trop se défier…

Rythmé par un montage précis et vif, emmené par une sorte de musique de western allégée, subtilement décalée avec cet univers de bas-fonds urbains – et ô combien belge ! -, le film empoigne son spectateur dès les premières minutes et ne le lâche plus. Très éloigné de son affiche, qui semble promettre un film d’action testostéroné, il offre des plans soignés, dont certains, crépusculaires mais traversés d’éclats de lumière, se révèlent puissamment esthétiques. Seul le titre annonce bien la dimension psychologique, subjective, de ce thriller porté par le personnage de Peter Van den Begin, acteur au jeu infiniment subtil, qui peut exprimer la force et la détermination implacable tout autant que la faille secrète, la fragilité qui sera source d’une force nouvelle et insoupçonnée. Il campe ici superbement un homme près de sa chute alors qu’il vient de se hisser au plus haut ; Icare qui aurait eu le tort d’avoir des fils et de sous-estimer la portée des engagements auxquels ces filiations l’astreignaient.

Anne Schneider.

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