Critique : Joint Security Area (2000)

JSA (Joint Security Area) est un thriller sud-coréen réalisé par Park Chan-Wook.

Reflets dans un œil d’or. Celui d’un hibou qui ne tarde pas à s’envoler, effrayé par la violence des hommes. Les premiers plans, comme irréels, au bord du conte, posent toutefois clairement l’importance décisive du regard : qui voit ? que voit ce regard ? et surtout, que peut-il s’autoriser à voir ?

En pleine guerre froide entre les deux Corées, incident dans la JSA (Joint Security Area), la zone-tampon de sécurité qui sépare les deux pays : deux militaires nord-coréens sont retrouvés abattus dans leur caserne. L’auteur du geste, un soldat sud-coréen dont l’enquête identifie et arrête rapidement le complice, dit avoir été enlevé par les victimes, qu’il aurait abattues dans sa fuite. Pour éviter que ce heurt ne dégénère en incident diplomatique, une enquêtrice helvète, coréenne par son père, est dépêchée sur place, chargée de répandre le soleil de la vérité sur cet univers essentiellement nocturne.

Effectuant de constantes allées et venues entre le présent de l’enquête et les fragments de passé, plus ou moins authentique, livrés par les témoignages, ce troisième long-métrage de Park Chan-wook se lance avec virtuosité dans une narration puzzle, reflet de ces destins brisés que la délicate Sophie E. Jean (Lee Young-Ae) s’emploie à remembrer. Héritier de Kurosawa et de son monumental « Rashomon » (1950), le scénario se détourne toutefois assez vite de la superposition des versions selon le point de vue et opte pour la recomposition progressive des faits, en une mosaïque enrichie peu à peu par les interrogatoires successifs.

Au fur et à mesure de son déroulement, l’œuvre devient transgenre, passant du policier au drame psychologique, du conte à l’enquête socio-politique. Pour unifier ces morcellements multiples , une caméra très souple, presque reptilienne, tisse le fil narratif en longs mouvements coulés, toujours imprévisibles, faits de glissements latéraux, verticaux, de zooms avant ou arrière. Aucune limite de cadre ne doit en effet s’imposer, si le réalisateur veut parvenir à sonder toujours plus avant l’âme humaine et l’écheveau inextricable de ses pulsions.

Le jeu des quatre soldats impliqués dans ce double meurtre est infiniment subtil et Park Chan-wook reconnaît volontiers que lui-même n’aurait pu porter son film aussi loin si Song Kang-Ho et Kim Tae-Woo, pour le camp nord-coréen, et Lee Byung-hun ainsi que Shin Ha-Kyun, pour le camp sud-coréen, ne lui avaient pas prêté la délicatesse et l’ambiguïté de leur jeu. Rien n’est dit explicitement, la parole la plus osée se réduisant à un « Tu es beau ! », adressé d’un soldat à l’autre, et le spectateur occidental mesure bien que, compte tenu de l’endoctrinement subi de part et d’autre, une fraternisation amicale, presque enfantine, entre soldats officiellement ennemis, constitue déjà une audace à la limite du concevable, et d’ailleurs punie de mort. Mais les tressaillements des visages, les regards à peine risqués et l’ardeur mise dans cette fraternisation indiquent bien que l’engagement aurait pu, sous d’autres cieux, se jouer sur un terrain plus charnel. Potentialité tellement terrifiante, pour chacun des protagonistes, que, afin de ne pas même risquer d’entrevoir cette composante, les deux survivants préfèreront clore définitivement leur yeux, sous le regard témoin, et sans doute plus lucide, du Major féminin Sophie E. Jean.

Sans doute est-ce cette dimension de non-dit, presque d’insu, qui rend la violence filmée par le réalisateur coréen si supportable. Pourtant, la caméra s’attarde complaisamment sur le tressautement d’un corps criblé de balles, jouant du ralenti pour mieux recueillir ses spasmes. Mais là où, chez Tarantino, la violence est, en elle-même, supposée pourvoyeuse de jouissance, elle se teinte, chez Park Chan-wook, d’une infinie nostalgie, comme si, en elle, se dévoilait tout un possible, pour peu que les protagonistes aient osé sortir de la zone de sécurité mentale dans laquelle ils se sont trouvés enfermés.

Anne Schneider.

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