Critique : Gauguin – Voyage de Tahiti (2017)

Gauguin – Voyage de Tahiti est un film biographique français réalisé par Édouard Deluc.

Gauguin, l’homme qui se disait « enfant » et « sauvage »…

De Gauguin, on connaît tellement les tableaux, qui affirment avec éclat leur haute singularité dans l’histoire de la peinture, que l’on se contente bien souvent d’une vague connaissance de son exil vers les Îles (Tahiti puis les Marquises, où il mourut le 8 mai 1903), connaissance d’emblée transmise par le sujet même de nombre de ses tableaux. Né le 7 juin 1848 à Paris, petit-fils, par sa mère, de Flora Tristan (femme de lettres d’origine franco-péruvienne, auteure de « Pérégrinations d’une paria », 1837), il est donc âgé de quarante-trois ans lorsque, en 1891, après différents séjours, et cela dès son enfance, en Amérique du Sud, il embarque vers Tahiti, fasciné par les Îles et leur appel sauvage. C’est sur ce premier voyage, décisif, à Tahiti qu’Edouard Deluc, déjà réalisateur de l’insuffisamment remarqué « Mariage à Mendoza » (2013), choisit de centrer son deuxième long-métrage, « Gauguin », d’ailleurs explicitement sous-titré « Voyage de Tahiti ».

S’étayant sur les différents écrits de Gauguin concernant ces ultimes voyages, sur sa correspondance et sur une confrontation avec les travaux de ses biographes, Édouard Deluc, conscient que tout récit est déjà un remaniement des faits – à commencer par les propres écrits du peintre -, ne s’attarde pas sur la préparation du départ et transporte rapidement son spectateur là-bas, sous les Tropiques, dans ces îles où la végétation abonde et où la sensation du froid semble inconnue. On y retrouve un Gauguin, superbement campé par Vincent Cassel, intense, en pleine immersion, mais vivant mal et se retrouvant d’emblée fragilisé par un premier infarctus qui ne le dissuade toutefois pas de pousser plus avant son exploration de l’île, en s’enfonçant dans sa forêt et en gravissant ses monts. Il reviendra de ce périple accompagné de Tehura (Tuheï Adams, comme tout droit sortie d’un tableau), la jeune épouse que lui ont offerte les Polynésiens. Dès lors, le scénario se resserre sur ce lien, sur son caractère tout d’abord très inspirant et fécondant pour l’artiste, puis délétère, lorsque la jalousie du peintre et l’ennui de son épouse surviennent, ainsi que les difficultés de la vie quotidienne, qui poussent Gauguin à ruiner ce qu’il lui reste de santé en trouvant à se faire employer comme docker sur le port, à défaut de parvenir à vendre ses toiles et ses sculptures. L’interprétation de Cassel est saisissante et parvient à exprimer de façon plus que convaincante à la fois les tourments de l’artiste et sa farouche obstination à vivre et à créer, par-delà les périodes de maladie et de découragement. Le directeur de la photographie Pierre Cottereau immerge le spectateur dans la clarté aquatique de l’île, baignée de verts dans la journée et d’un bleu fascinant, fidèle à celui de certains tableaux, lors des scènes nocturnes qui se déroulent en pleine nature. Voir ce film, c’est entrer dans une profonde compréhension de la fascination exercée par ces territoires et leur peuple sur le peintre, c’est partager sa douleur de ne pouvoir y goûter la vie pleine et sensorielle qu’il avait rêvée.

Toutefois les nombreuses réactions, parfois violemment désapprobatrices, soulevées par cette œuvre, croisent un double questionnement :

– Comment un artiste, ici Édouard Deluc, doit-il se positionner face au réel ? Réel triplement dérangeant, lié à l’âge effectif de Tehura, treize ans (et non les dix-sept ans de Tuheï Adams qui l’incarne), et à l’instabilité érotique de l’homme Gauguin, grand amateur de très jeunes filles du même âge, qu’il honorait de ses ardeurs sans se soucier de la syphilis dont il était porteur. Le film devait-il coller aux faits au point de les exposer dans leur crudité et de prendre ainsi un tour bien différent, qui aurait à coup sûr largement dévié l’adhésion du spectateur ? Ou bien, comme il l’a fait, se présenter comme un « biopic », annonçant clairement le caractère en partie remanié de certains aspects – également tributaires d’une culture et d’une époque – et permettre ainsi au spectateur d’accéder au cœur des enjeux qu’il tenait à exposer ?

– Comment le spectateur qui reçoit une œuvre doit-il se positionner ? En censeur moral de faits, connus mais non repris dans l’œuvre, faits dont il ne pourrait vraiment juger qu’en effectuant un travail poussé de recherches et un effort d’immersion dans le contexte d’une époque ? Ou en spectateur qu’il est, recevant une œuvre qui se donne avant tout comme telle, c’est-à-dire comme une construction artistique ? Avec quelques curseurs légèrement déplacés, on retrouve l’éternel débat entourant Céline : devrait-on ne plus lire les romans de cet immense écrivain, au prétexte qu’il a, par ailleurs, commis des écrits indéfendables ? On sait qu’il se trouvera toujours des troupes pour grossir chacun des deux camps…

Il n’en reste pas moins qu’ici, Édouard Deluc a réussi une œuvre qui permet à beaucoup d’accéder à la peinture de Gauguin, en la dégageant d’un exotisme un peu superficiel pour sonder la profondeur d’une passion qui a consumé l’homme et l’artiste.

Anne Schneider.

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