Après Séance : Le Monde est à toi

Le Monde est à toi est un thriller français co-écrit et réalisé par Romain Gavras.

Avec son deuxième long-métrage, Romain Gavras crée un nouveau genre cinématographique, que l’on pourrait appeler « film-de-gangsters-mon-frère », et qui serait au film de gangsters classique ce que les westerns spaghettis furent au western : un genre terriblement punchy, franchouillard, qui transpose les vilains gangsters US dans le contexte des cités françaises et de leurs petits caïds trafiquants.

Emmené par une bande-son survoltée, allant de créations hyper contemporaines à des reprises de tubes de variété des années 70-80, le film, co-écrit par le réalisateur et deux co-scénaristes, Karim Boukercha et Noé Debré, ne craint pas de puiser, consciemment ou non, dans des modèles plus que classiques, puisqu’il campe un héros phare, auquel l’identification du spectateur est assurée, qui tiendrait tout d’un Candide moderne : François (un prénom lesté à la fois d’héritage et de promesses…), formidablement incarné par Karim Leklou, seul être auquel on serait tenté d’accoler l’épithète « normal » dans un monde totalement déjanté. La « normalité » de ce héros lui fait ambitionner de faire fortune honnêtement, dans des proportions décentes, afin de s’assurer un bonheur « tranquille », ainsi qu’il ose le revendiquer. Là sera la quête de ce Candide.

On peut faire confiance au monde totalement désaxé qui l’entoure pour lui mettre dans les roues tous les bâtons possibles et placer sur son chemin tous les obstacles, garants, pour le spectateur, de péripéties jouissives. D’autant plus volontiers et aisément jouissives qu’elles permettent de faire apparaître sur la toile une Adjani de plus en plus jeune, en mère arabe aussi couveuse qu’une mère juive, et qui, bien qu’enroulée dans des voiles, n’en est pas moins racoleuse et clinquante à souhait. On retrouve Vincent Cassel, que l’on a laissé en Gauguin incandescent, en abruti fini, tout juste sorti de prison et la tête infestée des vidéos complotistes qu’il absorbe en permanence et qui lui donnent du réel une vision totalement phantasmée. Lorsqu’il n’est pas plongé dans l’un de ses petits écrans, les yeux démesurément écarquillés, il laisse s’écouler de ses lèvres distendues une logorrhée inarticulée, dans laquelle il tente vaguement de mettre en garde celui qu’il s’obstine à considérer comme son beau-fils, puisqu’il en convoite la mère… Autant dire que sa seule présence à l’écran est d’emblée désopilante, avant même le moindre geste, la moindre parole. On a aussi la grande joie de retrouver un Philippe Katerine en grande forme, jouant un avocat patelin amateur de grands Africains aux cheveux partiellement décolorés ; et un François Damiens plus beauf que jamais, en exploiteur d’Erythréens qui cherche malgré tout à se donner le beau rôle et à préserver sa bonne conscience… Les figures moins connues ne sont pas en reste et livrent des performances tout à fait saisissantes : Sofian Khammes en caïd à la dérive, aussi violent qu’embrumé de drogues ; Mounir Amamra et Mahamadou Saengare en seconds aussi abêtis que dangereux ; Oulaya Amamra, en séductrice opportuniste et parano, la Cunégonde de notre Candide.

L’une des grandes réjuvénations du genre par rapport aux ancêtres états-uniens, des « ancêtres »parfois à peine plus âgés que ce petit dernier, tient dans le traitement des rôles de méchants : jamais, ici, ils ne sont dépeints comme séduisants, ou à tout le moins fascinants. Le parti-pris est même radicalement inverse : tous sont montrés comme laids, effroyablement bêtes et, conséquemment, effroyablement méchants. Et leur chef, le Poutine incarné par Sofian Khammes, est aussi leur chef en ceci qu’il est le plus laid, le plus hébété, le plus camé d’entre eux, et aussi, de façon logique, le plus à craindre, car sujet à des explosions de violence que sa bêtise et son absence de raisonnement rendent totalement imprévisibles. La violence reste donc haïssable, au mieux risible…

Fait certain, qui permet au héros de poursuivre son chemin vers la douceur, et d’aboutir par lui-même, sans les conseils avisés du sage Pangloss, à une révision de la doctrine philosophique, remise au goût du jour. Non plus « Il faut cultiver notre jardin » mais « Il faut barboter dans notre piscine »…

Anne Schneider.

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