Petit zoom sur… le western

André Bazin, critique et théoricien de ce qu’on appelle aujourd’hui le septième art n’a cessé le long de sa vie de définir et comprendre le cinéma. On pourrait citer plusieurs articles majeurs comme l’Ontologie de l’image photographique ou le montage interdit mais cette fois-ci nous tenterons de comprendre son rapport avec le western. « Le Western ignore pratiquement le gros plan, presque le plan américain, il affectionne en revanche le travelling et le panoramique qui nient le cadre de l’écran et restituent la plénitude de l’espace. Il est vrai. Mais ce style de l’épopée ne prend son sens qu’à partir de la morale qui le sous-tend et le justifie. Cette morale est celle d’un monde où le bien et le mal social, dans leur pureté et leur nécessité, existent comme deux éléments simples et fondamentaux. »

Dans ces quelques phrases, le français évoque plusieurs éléments importants qui caractérises le Western. Tout d’abord ce rapport avec le cadre et son affection pour l’espace, la nature, les paysages. Puis il évoque un point très important qui fera d’ailleurs la popularité de ce cinéma, le cinéma d’Aventure et son rapport entre le bien et le mal. C’est pourquoi nous essayerons d’analyser en premier lieu les choix techniques de ce genre cinématographique où nous évoquerons notamment l’évolution du cadrage et ses choix esthétiques. Nous terminerons ensuite en mettant en lumière le côté historique et mythique du Western en essayant de comprendre la popularité du genre et son rapport à la religion et aux principes fondateurs des États-Unis.

Avant de nous pencher sur certaines mécaniques du Western, il est à mon avis nécessaire de le définir. Alors qu’est-ce que le Western ? Ce genre cinématographique apparu au début du XXème siècle se déroule dans l’ouest américain. De nombreux sujets sont évoqués comme la guerre de Sécession, la conquête de l’ouest ou vers l’or, les différents affrontements avec les indiens d’Amérique ou la création du chemin de fer. On y retrouve également certains archétypes comme les cowboys, les indiens, les hors la loi, les shérifs et des lieux symboliques comme les saloons ou des prisons. Bien que nous y reviendrons dans la deuxième partie, le Western est un genre historique qui met en scène l’histoire des États-Unis d’Amérique. On y voit certains évènements qui ont fasciné et fondé le pays. Le travail du mythe historique y sera d’ailleurs un élément central. Peu importe, le Western est l’emblème du cinéma américain de la première partie du XXème siècle et verra de nombreux grands noms y apparaître comme John Ford, Kin Vidor, Raul Watch, Gary Cooper, James Stewart, John Wayne ou encore Clint Eastwood.

Dans ce qui a provoqué notre analyse, André Bazin évoque quelques termes techniques de ce cinéma comme le travelling ou le panoramique mais qu’est-ce et pourquoi était-il mis en avant ? Le traveling est un mouvement latéral ou horizontal de la caméra qui consiste à filmer une scène sur une certaine longueur. A l’instar des plans séquences, les plans longs seront extrêmement courants dans un certain western dû à ce choix de traveling et donc à cette idée de suivre avec la caméra un personnage, un décor, un lieu. Bazin dira d’ailleurs qu’on définit « le western par son décor et son paysage. » Le panoramique, puisqu’il semble falloir l’expliqué est un dérivé ou plutôt une variante du traveling mais à l’inverse de la première technique, son point d’appui ne bouge pas. La caméra reste sur un point fixe mais peut tourner sur lui-même. Bazin évoque donc ses deux mouvements de cadrage en évoquant cette idée d’affection par les réalisateurs westerniens de l’époque. En effet au début du genre, de nombreux cinéastes utilisent les plans longs pour « restituer la plénitude l’espace », c’est-à-dire montrer une Amérique verdoyante et riche en termes de paysage et de nature. Il ne faut pas oublier qu’à cette époque-là, les États-Unis sont en train de naître ou du moins nous sommes au début de la création de la future superpuissance mondiale. Bien que Christophe Colomb découvrit l’Amérique au XVème siècle, les États-Unis comme nous l’entendons aujourd’hui arriva bien plus tard et ce choix de mise en scène permettait de faire découvrir un pays aux mille facettes. La richesse des paysages et de la nature font rêver. Bien que nous l’évoquerons plus tard, cette époque voit arrivée de l’American Dream et les valeurs américaines voient le jour. Au tout début de ce genre, on y montre un pays aux différents climats et aux différentes atmosphères. On peut découvrir des déserts, des espaces montagneux, de belles verdures et le but comme l’évoque Bazin est de nier « le cadre de l’écran ». On souhaite montrer une Amérique attrayante, fleurissante, démonstrative. On souhaite montrer une certaine grandeur et coïncide pleinement avec le rôle du western, évoquer une histoire mythique voire mystique de ce nouveau pays, de cette « Terre promise. »

Les gros plans, qui réduit le cadre et la profondeur de champ sont donc mis de côté et les différents réalisateurs veulent du grandiose. En 1910 arrive les supers productions Griffith puis plus tard les gros spectacles à la Fairbanks et nous arrivons au début d’Hollywood et à cette envie de s’installer en Californie pour ses nombreuses qualités que la région peut apporter au cinéma. Le cinéma américain se veut grandiose et spectaculaire. Gilbert M. Anderson fera d’ailleurs en 1906 des voyages dans les rocheuses pour rechercher des paysages, découvrir des lieux inexplorés. C’est d’ailleurs la propagation des chemins de fer pour découvrir le territoire. On pourrait citer par exemple le film The Golden Trail de Richard Stanton en 1915 où l’on découvre des régions d’une richesse inégalable. Les politiques vont développer ce travail de paysage et de plénitude de l’espace. De nombreuses sommes d’argents seront données pour explorer le territoire et enseigner cette toute nouvelle histoire aux nouvelles générations. Bazin l’évoque d’ailleurs : « Ces paysages immenses de prairies, de déserts et de rochers où s’accroche, précaire, la ville de bois, amibe primitive d’une civilisation, sont ouverts à tous les possibles. » Cette grandeur touchera le pays tout entier et les salles de cinéma devront s’adapter. On va par exemple proposer de notifier le format en 35mm et créé de nouveaux procédés pour rendre encore plus spectaculaire certains travelings, certains paysages. Il y aura l’arrivée du magnascope qui pouvait permettre un agrandissement de 75% ou le widescope pour pouvoir projeter deux films côte à côte. The Big Trail de Raoul Walsh est d’ailleurs un bel exemple de grandeur que ce soit sonore ou de qualité de l’image avec la profondeur de champ. On pourrait également citer Billy The Kid de King Vidor qui jouait sur un format de l’image tellement grand que certains cinémas ne pouvaient pas projeté l’œuvre.

Cependant, les propos d’André Bazin sur cette technique ou plutôt sur ces choix de techniques ont des limites. Si nous sommes plutôt d’accord pour caractériser les débuts du Western de la même manière, à partir de 1940/1950, le genre va évoluer ou plutôt muté. Le théoricien français qualifiera d’ailleurs cette mutation le « sur-western ». Suite à la seconde guerre mondiale, les idéaux changent, la vision du monde aussi et certaines valeurs que nous allons développer plus tard changent. Comme tout effet de mode, le western évoluera avec son époque. Bien que nous retrouvions encore des panoramiques ou des travelings, désormais les gros plans font leur apparition de manière significative. Dans l’Etrange Incident de William Wellman par exemple, la plupart des plans sont tournés en studio. Fini la nature et ses décors flamboyants, on se contente de créer plutôt que d’utiliser. Les plans d’ensemble dans l’œuvre sont minimaux on y retrouve de plus en plus de gros plans visages. Le Western ne souhaite plus montrer une Amérique et ses valeurs ou du moins de manière différente.

Nous l’avions évoqué vaguement tout à l’heure en définissant le genre, le Western tente de mettre en lumière, un cinéma mythologique et historique. Les États-Unis étant un pays colonisé et jeune, son histoire est en train de s’écrire à l’arrivée du cinéma. Il y aura d’ailleurs une envie prononcée chez les nord-américains de créer son histoire par le cinéma. L’épopée était donc un choix évident pour raconter ses histoires. Les spectateurs états-uniens ont besoin de rêver et de retrouver un certain possible et le Western assouvira cette soif populaire. D’ailleurs pas moins de cinq cent mille tirages des Pulp Fictions se vendront au début du XIXème siècle aux États-Unis en évoquant l’ouest américain. L’épopée comme l’aventure trace l’histoire d’un homme (du moins à cette époque, désormais avec les différents mouvements et changement de mœurs les femmes peuvent incarner ce rôle) qui par ses différents voyages va vivre des évènements extraordinaires. Ce n’est d’ailleurs pas négligeable à souligner que si Douglas Fairbanks fût si populaire au début du siècle dernier c’est notamment par ses rôles d’aventurier. Le Western est le genre populaire aux États-Unis et notamment par ses morales qui louent les valeurs américaines. Pierre François Peirano dans ses écrits sur « La Construction de l’Ouest Américain dans le cinéma Hollywoodien » dira d’ailleurs que le Western s’inspire « des principes fondateurs des États-Unis, tels que la liberté de l’individu ou la poursuite du bonheur. » Comme nous l’avons évoqué tout à l’heure, nous devons nous remettre dans le contexte de l’époque. Les États-Unis commencent à devenir une nation à part entière et n’a pas de trace de son passé comme l’Europe possède. Ils n’ont pas eu de grands romanciers, de peintres, de musiciens pour avoir une hiérarchisation de leur histoire. Il faut donc en créé une et c’est alors que le cinéma apparaît et sera utilisé pour créer le mythe américain. On évoque donc des sujets importants de l’histoire comme la déclaration de l’indépendance notamment dans Cheval de fer de John Ford en 1924 avec cette fin significative où on aperçoit une statue de Lincoln et la phrase « His Truthh is marching on » qui signifie « La vérité est en marche. » La guerre de Session avec Griffith et d’autres thèmes historiques comme la conquête de l’ouest, les affrontements entre les cowboys et les indiens, la création des chemins de fer ou la conquête vers l’or. D’ailleurs de nombreux cinéastes continueront à évoquer ces différentes thématiques au fil du siècle comme Ford en 1962 avec la Conquête de l’Ouest, Kevin Costner en 1990 avec Danse avec les loups etc.

Les américains veulent se créer une histoire et ces différentes morales puritaines font un lien avec cette construction de la société américaine. Dans Cheval de Fer encore une fois, de nombreux principes sont mis en avant comme cette idée de surmonter des épreuves. Au début du film, monsieur Brandon explique par exemple à son fils que le chemin de fer va devoir faire face à des difficultés. On nous présente un monde où l’on peut réussir si nous faisons le bien. C’est l’arrivée des héros en botte, on loue une vie saine, l’amour pour son cheval, l’aide de son prochain. André Bazin dans son article sur le Western évoquera cette idée de héros : « Les rapports de la morale (…) se sont trouvés être la (…) proposition vitale de la jeune Amérique. Seuls des hommes forts, rudes et courageux pouvaient conquérir ces vierges paysages. » Gene Autry écrira d’ailleurs dix commandements à respecter pour être un bon cowboy. On y retrouve par exemple des règles comme « un cowboy ne profite pas d’un avantage déloyal », « dire toujours la vérité », « être bon travailleur », « être patriote ». Comme l’évoque André Bazin, le monde filmique est présenté « dans leur pureté et leur nécessité (…) comme deux éléments simples et fondamentaux. » On tente de valoriser des valeurs simples mais importantes.

Dès 1910, les États-Unis deviendront une pierre importante du cinéma mondial. Ils parlent à un large public tant ces scénarios sont universelles. Le cinéma hollywoodien un homme qui doit se faire pardonner de ses erreurs et de ses défauts. A l’époque les femmes dans l’Ouest américain sont protégées, étant peu nombreuses de par la dureté de l’environnement, l’homme se doit d’être héroïque de la protéger. C’est pour ça que souvent dans les scénarios westerniens on suit l’histoire d’un homme qui de par sa bonté et ses morales puritaines se voient récompensé par la jolie et pure femme du village. Le théoricien français soulignera ce principe récurent : « Dans le monde du western les femmes sont bonnes, c’est l’homme qui est mauvais. Si mauvais que le meilleur en quelque sorte racheter par ses épreuves la faute originelle de son sexe. Au Paradis Terrestre Eve induit Adam en tentation. » Dans Brancho, Billy and the school mistress de Gilbert M. Anderson mettra par exemple en scène les femmes comme des poules de luxe.

Cette idée religieuse qu’évoque André Bazin un peu plus haut aura une grande part dans la popularité du Western. De nombreuses références sont faites à Homer et ses écrits. Les différentes guerres de sessions sont mises en avant comme la guerre de Troie. Seuls les plus malins l’emporteront. On y retrouve de belles références à Achille lorsqu’on évoque Billy the kid ou de manière plus global le cowboy. Le héros est un chevalier, voire parfois un sigisbée et pour conquérir le cœur de la demoiselle ou pour aller vers la rédemption doit gagner des batailles par son courage et sa persévérance. La marche de l’Ouest pourrait par exemple être symbolisée par l’Odyssée. Une longue route couverte d’épreuve à surpasser.

Pour conclure, dans ces quelques phrases André Bazin définit un western, celui de ses débuts. Un western où les paysages, les décors flamboyants et les mœurs sont mis en avant. Cependant cela suffit-il à définir le genre lui-même ? Ce n’est pas sûr. Comme nous l’avons furtivement évoqué plus haut, cela correspond à une certaine période de l’histoire des États-Unis. Plus tard arrivera ce qu’appelle Bazin le « sur-western » vers 1940 ou on pourrait citer également les westerns spaghettis dans les années 1960 qui auront leur propre vision du genre. Si certains cinéastes modernes tentent de retrouver l’essence de ce cinéma, il est comme le film noir, une période de l’histoire.

Tomas Richy.


Bibliographie

– PEIRANO Pierre-François, La construction de l’Ouest américain dans le cinéma hollywoodien, Ellipses, Paris, 2017
– BAZIN André, Le Western ou le cinéma américain par excellence, collection « 7e Art », Ed. du Cerf, Paris, [1953] 2007

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