Après Séance : The House That Jack Built

The House That Jack Built est un thriller franco-germano-danois écrit et réalisé par Lars von Trier.

Un tueur en série solitaire atteint de TOC, Jack, sévit dans l’état de Washington dans les années 1970 et 1980 pendant les mêmes années que le tueur à gages dit « Ice Man ». Ingénieur perfectionniste, surnommé « Monsieur Sophistication » en raison de sa maniaquerie et de sa passion pour la mise en scène de ses assassinats, il cherche à commettre le crime parfait tout en considérant chaque meurtre en soi comme une œuvre d’art. Alors que la police s’apprête à l’arrêter dans la chambre froide où il stocke ses victimes, Verge (qui est en fait Virgile) lui apparaît et le guide vers les enfers. Lors de leur voyage, Jack lui raconte son histoire personnelle coupée en cinq chapitres, fondés sur un meurtre en particulier.


Grand cinéaste s’il en est, auteur reconnu de plusieurs films majeurs (« Breaking the waves« , « Element of crime« , « Les idiots« , « Melancholia« ), Lars Von Trier effectuait cette année son grand retour sur le sol cannois et ce après plusieurs années de brouille.

En effet, depuis maintenant presque 10 ans et le brûlant « Antichrist » en 2009, le provocant cinéaste danois ne manque pas une occasion de se faire remarquer à chacune de ses apparitions au Festival de Cannes ; à tel point que (et un peu malgré lui), cela finisse par entacher la réputation de ses derniers films, par ailleurs de plus en plus outranciers. Et puis voila que, suite à une malencontreuse phrase ironique prononcée en faveur d’Hitler et du nazisme, le bonhomme se voit illico qualifié de « personna non grata » sur la croisette.

Malgré tout, par respect du bon sens sans doute (le gaillard n’étant pas n’importe qui dans le cinéma contemporain), le plus célèbre Festival de cinéma du monde lui a laissé une seconde chance cette année avec « The house that Jack built« , soit l’histoire bien tordue comme il se doit d’un serial killer maniaco-dépressif bourré de toc qui conçoit chacun de ses meurtres comme une œuvre d’art, à la manière d’un peintre.


Une fois la projection lancée, une évidence s’impose : malgré ses récentes polémiques, Lars Von Trier n’a rien perdu de son talent de réalisateur. En l’espace de seulement quelques plans, le bonhomme réussit l’exploit d’instaurer une atmosphère étouffante et froide (symbolisée par le climat gris et pluvieux du film dont l’action se situe entre l’automne et l’hiver) qui ne nous lâchera plus pendant près de 2h35.

Non seulement il parvient à nous faire entrer rapidement dans l’ambiance étouffante de son film mais, mieux encore, à nous faire pénétrer dans l’esprit dérangé de Jack, son personnage principal, via les nombreux « gros plans » et « plans rapprochés » sur son visage, le plus souvent filmé de face ou de profil. Ce détail a son importance dans la mesure où, plutôt que de nous raconter une histoire classique (début, milieu, fin), Von Trier choisit plutôt de dresser le portrait d’un homme, certes violent et dérangé mentalement, mais aussi intéressant dans la mesure où, ce Jack dont il est question ne serait autre que… Lars Von Trier lui-même, selon ses propres dires ! Bon soyons clair, il n’est pas psychopathe et n’a jamais tué personne mais au niveau de la psychologie instable (le cinéaste ayant lui-même été fortement dépressif pendant longtemps) et de la mégalomanie de son personnage (bâtir une gigantesque œuvre d’art, une maison à base de cadavres très travaillés), on peut effectivement y voir un certain parallèle avec Lars Von Trier qui, avec ses 5 derniers films (« Antichrist« , « Melancholia« , « Nymphomaniac volumes 1 et 2« , « The house that Jack built« ), fait preuve d’une envie parfois disproportionnée (voir le final de « Melancholia« ) de remettre en cause, voir même de torpiller, les croyances religieuses les plus tenaces, au risque parfois de s’enfoncer dans la provocation gratuite (la fin d’Antichrist et « Nymhomaniac 1 et 2« ).

Ceci dit, la plus grande ressemblance entre Lars Von Trier et Jack réside essentiellement dans leur manière de faire de l’art (l’un en réalisant des films, l’autre en tuant), son film se permettant même de faire réfléchir sur la notion d’artiste, ses accomplissements et ses dangers. Sur ce plan-là, « The house that Jack built » peut apparaître comme une sorte d’oeuvre « méta » (film dans lequel les personnages sont conscients du fait qu’ils se trouvent dans une oeuvre de fiction et pas dans la réalité) et auto-réflexive, dans lequel son réalisateur, par l’intermédiaire de son personnage principal, fait le point sur lui-même, en tant qu’artiste. D’ailleurs, et c’est plutôt une bonne idée, Von Trier pousse le bouchon très loin jusqu’à aboutir à un dernier quart d’heure qui, certes, tranche radicalement avec le reste du film et qui, à première vue, peut sembler grotesque mais qui, en réfléchissant bien, se révèle d’une logique implacable pour son protagoniste principal. A noter que sur le plan formel, cette séquence est esthétiquement très belle et si bien cadré qu’elle donne parfois l’impression, au détour de quelques plans, d’apparaître ni plus ni moins que comme une toile de peintre vivante. Honnêtement, peu de cinéastes peuvent se vanter de concevoir pareils images.

En terme de mise en scène, outre ce dernier quart d’heure, le film a le mérite de ne jamais trop se prendre au sérieux, se permettant même parfois de flirter avec l’humour noir et même la farce macabre. De par le narcissisme de Jack qui s’entraîne à sourire devant son miroir pour passer pour un individu normal aux yeux de ses victimes, de ses propos cyniques à leur égard (il n’hésite pas à se moquer ouvertement d’eux), ou encore sa maniaquerie et ses tocs à n’en plus finir, le film ne rate pas une occasion d’ironiser sur son héros, se prenant par ailleurs pour un être supérieur. En terme de « films de serial killer », le fait que « The house … » fasse preuve d’ironie et d’humour noir dans les moments les plus insoutenables le rend plus proche d’un « C’est arrivé près de chez vous » que d’un « Schyzophrenia » ou d’un « Henry, portrait d’un serial killer« , qui eux jouaient la carte du 1er degré sans aucune forme d’auto-dérision. Cela étant dit, qu’on ne s’y trompe pas : si « The house… » est effectivement très drôle par moments, il comporte aussi beaucoup de scènes d’une violence extrême, ce qui n’a d’ailleurs pas manqué d’offusquer (apparemment) une bonne partie des membres du jury de Cannes. Mais bon, en soi, si l’on connaît un tant soit peu le cinéma et la réputation de Lars Von Trier, son goût pour la provocation et la noirceur, on ne sera pas non plus étonné. Qui plus est, on nous raconte l’histoire d’un tueur en série, il est donc « normal » d’y trouver beaucoup de violence et de sang. Et puis, après tout, en terme d’ « images chocs », on a vu pire : « Ken Park« , « Salo où les 120 journées de Sodome« , « Old boy« ; entre autre.

Comme expliqué un peu plus haut, Von Trier utilise le gros plan et le plan rapproché sur le visage de Jack afin de nous faire partager ses pensées les plus profondes et ses états d’âmes. Vu qu’il s’agit d’un film en portrait, le cinéaste opte donc volontairement pour une « mise en scène technique » proche de son héros, utilisant notamment la « caméra subjective » (quand un personnage se substitue littéralement à la caméra) et le « panoramique horizontal » dont l’utilisation permet de passer d’un visage à l’autre (celui de Jack et de l’une de ses futures victimes) afin d’illustrer le rapport de proximité dysfonctionnelle qui naît entre eux. Cette façon de faire permet de créer un climat de lourd tension dans le film qui ne se dégonflera que une fois le(s) meurtre(s) accompli(s).

Un dernier mot sur Matt Dillon dans le rôle de Jack, qui porte littéralement le film sur ses épaules. Le comédien, découvert chez Coppola (dans « Outsiders » et « Rusty James« ( et Gus Van Sant (dans « Drugstore Cow-boy« ), aperçu dans « Mary à tout prix » des frères Farrelly (son rôle le plus populaire), que l’on avait un peu perdu de vue ces dernières années, démontre ici toute l’étendue de son talent dans la peau de ce serial killer narcissique, détestable et mentalement troublée. Que ce soit par ses tics de visages, sa voix d’outre-tombe, son sourire sardonique et ses yeux hagards, Dillon parvient à faire exister ce personnage tout en restant dans le ton juste, sans jamais en faire des tonnes (pas de ricanements ininterrompus ou de grimaces déformantes). En cela, la direction d’acteur de Lars Von Trier a toujours été des plus claires et précises.

S’il n’est pas exempts de quelques lourdeurs scénaristiques (le tueur qui fuit avec une voiture de police, sérieux ?) et que le dernier quart d’heure de film (déjà évoqué) ne manquera pas d’y laisser certains sur la touche, « The house that Jack built » est un film extrêmement bien maîtrisé, à la réalisation inventive (séquence de meurtres se succédant à des plans métaphoriques sur des peintures christiques ou des images de nature), à l’humour noir assumé qui permet de désamorcer un peu l’atmosphère lourde du film, et sans doute le meilleur film de Lars Von Trier depuis un moment (« Melancholia » remonte déjà à 2011).

Un film qui, de par sa violence et son côté « sur-analytique » due au caractère particulier de son réalisateur, ne manquera pas de diviser mais qui, incontestablement, vaut le détour à plus d’un titre.

François B.

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