Après Séance : Utoya, 22 juillet

Utøya, 22 juillet est un film norvégien réalisé par Erik Poppe, et écrit par Anna Bache-Wiig et Rajendram Eliassen.

Erik Poppe – il l’a déjà prouvé avec son film « The King’s Choice » (2016), multi-nominé – aime à se pencher sur l’Histoire de son pays. Avec ce septième long-métrage, d’ores et déjà très remarqué dans divers festivals internationaux, il ravive le souvenir récent du 22 juillet 2011, qui vit la Norvège meurtrie par un double attentat, perpétré par un fanatique néo-nazi : une bombe placée près du siège du gouvernement, à Oslo, faisant huit morts, puis, deux heures plus tard, une interminable fusillade visant, sur l’île d’Utøya, les participants à un rassemblement de jeunes travaillistes. La police mettant plus d’une heure à intervenir, ce second attentat tua soixante-neuf personnes.

Sans orchestration outrancière, dans une absence totale de musique, le réalisateur norvégien donne d’abord à voir, en une alternance d’images muettes, comme de vidéo-surveillance, et sonores, comme prises au téléphone portable, l’explosion initiale et le désarroi provoqué dans les rues avoisinantes. Puis nous rejoignons l’île fatale où, après un long regard-caméra qui installe le lien avec le spectateur, nous nous attachons, pour un long plan-séquence de soixante-seize minutes, aux pas de Kaja (Andrea Berntzen, magnifique). Préambule relativement insouciant, fait de chamailleries avec sa sœur cadette et de discussions avec ses camarades ; mais une inquiétude et des interrogations sont déjà présentes, à l’arrière-plan, puisque la nouvelle du premier attentat est parvenue jusqu’à l’île. Retentissent soudain les premiers coups de feu, d’abord interprétés par les jeunes gens comme une manifestation festive, jusqu’à ce que s’impose l’horrible réalité.

Dès lors, la caméra se fait plus proche de celle qu’elle a élu héroïne, tantôt braquée sur elle, tantôt subjective et adoptant son regard. Le bruit de la fusillade n’est concurrencé que par celui, haletant, des respirations de ces étudiants. Le spectateur, vissé à son siège, doit faire effort pour conserver une respiration plus continue, qui ne se calque pas sur celle, saccadée, interrompue, suffoquante, palpitante, des protagonistes. Erik Poppe sait filmer magnifiquement la peur, en faisant tressauter sa caméra avec le groupe d’amis lorsque les coups de feu reprennent après une interruption, en plaquant l’objectif au sol, contre la terre fertile, contre la glaise des parois rocheuses, entretenant soudain avec ce substrat une inhabituelle et inquiétante proximité.

Comme dans le film de Peter Fleischmann, « Scènes de chasse en Bavière » (1969), on observe l’animalisation du fugitif, sa réduction à l’état de bête traquée qui, affolée, fuit ou se cache, éperdue, et ignorant d’où pourra venir le coup fatal. Comme dans « Les Chasses du Comte Zaroff » (1932), d’Ernest B. Schödsack et Irving Pichel, on perçoit l’aristocratie du chasseur, son calme altier au cœur de cette lutte inégale, son regard qui fait mouche puisqu’il se matérialise en une balle. Mais face à cette supériorité meurtrière de la force, Erik Poppe oppose la grandeur autrement plus inégalable de l’humain. Ainsi Kaja, malgré l’état de choc provoqué par la traque, n’abdique pas de son statut d’être humain, en restant soucieuse de l’autre (sa sœur qu’elle recherche obstinément et non sans péril, la camarade qu’elle soutient dans sa course difficile, la jeune fille qu’elle tente de secourir, le jeune enfant qu’elle tente de protéger, le jeune homme qu’elle rencontre…). Ce qui n’empêche pas que, devant l’horreur trop grande, une forme d’égarement la saisisse ; autre manifestation, désespérée, de son humanité ; une humanité qui se révolte et rejette en bloc un réel devenu insupportable…

A travers cette immense sobriété, le voyeurisme sanglant systématiquement congédié au profit d’un claquement répétitif et mécanique, qui dit la froideur du geste et la mort affreusement semée, ce sont tous les attentats récemment perpétrés qui affleurent également à l’esprit des spectateurs, autant Charlie que le Bataclan ou les terrasses. Si bien que, au-delà des déclarations finales extrêmement ciblées et limitatives, on sait gré au réalisateur de nous avoir ainsi fait éprouver, presque dans notre chair (et le « presque » est d’importance, ici, on le sait bien…), combien est atroce, inacceptable, la mort aussi violemment administrée par un être qui semble avoir perdu son humanité, de quelque bord qu’il vienne ou de quelque idéologie qu’il se revendique.

Anne Schneider.

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