Après Séance : A Kind of Magic, une année pour grandir

A Kind of Magic, une année pour grandir est un documentaire irlandais de Neasa Ní Chianáin et David Ranes.

Tant de films sur l’école distillent une forme de sinistrose, tel « Alphabet » (2015), de Erwin Wagenhofer, sans parler du désolant « Entre les murs » (2008), de Laurent Cantet. Rien de tel, ici. C’est bien d’« une sorte de magie » que les deux réalisateurs irlandais, spécialisés dans ce qu’ils aiment appeler « le cinéma d’observation », vont nous rendre témoins.

Neasa Ní Chianáin, également à l’image, et David Rane, également au son et à la production, se sont installés pendant deux ans dans le dernier internat accompagnant le cycle primaire irlandais, donc de six à douze ans pour les élèves : Headfort School, du nom de ses fondateurs en 1949, au nord-ouest de Dublin. De cette immersion en profondeur résulte ce documentaire, qui suit la vie des élèves durant une année scolaire, au fil des saisons et des humeurs aussi variables que le climat. D’où le titre original : « School Life ».

Étrangement, le titre adopté pour la diffusion britannique sonne presque plus juste, avec son emprunt au latin : « In Loco Parentis », « A la place du parent ». Un titre qui, pudiquement, assagi par l’usage d’une langue morte, dit bien toute l’audace et le caractère profondément novateur du propos. En effet, pour observer cette « Vie de l’école » (autre jeu d’écho, afin d’offrir un contrepoint salvateur à la « Family Life », 1971, de Ken Loach ?…), le duo de réalisateurs n’épouse pas le point de vue, si souvent privilégié, des élèves, mais bien celui d’un autre duo : Amanda et John Leyden, deux enseignants, respectivement de littérature et théâtre, pour la première, et de mathématiques et musique, pour le second. Loin du jeunisme ambiant, ils nous font découvrir ce duo pédagogique de choc dans leur petite maison, au seuil de la rentrée scolaire et de la retraite, une retraite dont on comprend vite qu’elle pourrait même être déjà actuelle mais que les deux époux éconduisent malicieusement d’année en année, tant qu’ils se sentent « bons profs », comme ils disent.

Tout aussi rapidement, on perçoit que cette auto-congratulation n’a rien d’erroné, à voir la jubilation que manifestent les représentants de la jeune génération au contact de ceux qui pourraient être leurs grands-parents. Passées les larmes du tout début d’année et de la séparation d’avec les parents, des larmes asséchées sans semonce, par des câlins et de la douceur, on entre véritablement dans le miracle Headfort, dès le discours d’accueil prononcé par le maître des lieux, Dermot Dix, et responsabilisant les élèves par rapport à ce que, aidés de leurs professeurs, ils feraient de leur année, jusque dans les jeux sauvages, mais aussi régulés, pratiqués dans le vaste parc, où se nichent aussi les maisonnettes des enseignants. Des moments de cours sont saisis, tenant plutôt de la conversation, sur un sujet donné, entre gens doués d’entendement, que d’un enseignement doctement dispensé depuis une chaire. Imprégné par l’esprit de Montessori, Headfort fait la part belle aux disciplines artistiques, depuis le théâtre jusqu’à toutes les sortes de musique, en passant par les peintures murales ou le ressourcement dans un canapé apaisant, sans pour autant dédaigner les jeux de plein air. Subtilement et discrètement accompagné, de temps à autre, par une musique jazz et alerte d’Eryck Abecassis, le montage est vif, passant d’une activité à l’autre, recueillant des moments forts mais ne s’appesantissant pas, ce qui confère à Headfort des allures de ruche heureuse.

La caméra voit le passage des saisons, les relations qui se construisent entre enfants et adultes. Il est frappant de constater à quel point le conflit est absent de ce lien où la bienveillance domine, sans toutefois que cette paix soit achetée par un quelconque laxisme, bien au contraire. Le respect des enfants est profond, presque instinctif, se manifestant dans le moindre échange verbal, et n’empêche pas des gestes affectueux en retour, de réconfort ou de récompense, tels que des parents en prodigueraient à leur enfant.

Le bonheur et le caractère idéal des relations qui se construisent en ce lieu se lit dans l’âge des enseignants, dont plusieurs, en dehors du couple-phare, semblent prolonger leur activité bien au-delà de l’âge de la retraite. De même, il arrive que d’anciens élèves reviennent dans le haut manoir, parfois en qualité d’enseignant plus ou moins épisodique, parfois de façon plus pérenne, à l’image du directeur lui-même. Le discours de ces adultes devient alors assez miraculeux : le « je » s’implique, évoquant son propre passé, et ce sont d’anciens enfants, pas trop oublieux, qui s’adressent aux enfants actuels et guident leurs pas.

Ainsi, lorsque les larmes du début d’année trouvent leur reflet dans celles qui s’écoulent dans de grandes accolades, au moment du départ vers l’été et, l’ultime année, vers des études prometteuses, le spectateur se retrouve tout surpris de se voir gagné par l’émotion que manifestent ces élèves. Mais, comme eux, il s’éloigne enrichi, conscient d’avoir assisté à une expérience humaine belle et rare, mais d’autant plus précieuse qu’elle est bien réelle.

Anne Schneider.

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