Critique : Soyez sympas, rembobinez (2008)

Soyer sympas, rembobinez ! est une comédie franco-américaine écrite et réalisée par Michel Gondry.

Le responsable (Mos Def) d’un vidéo-club, « Be kind, rewind » (version US du titre), a un copain catastrophique (Black Jack). Suite à une magnétisation malencontreuse de tout son organisme, celui-ci démagnétise toutes les vidéo-cassettes de son camarade, si bien que les deux compères, vite rejoints par une troupe de plus en plus nombreuse de fans participatifs, en sont réduits à rejouer eux-mêmes tous les films qui leur sont empruntés, s’ils veulent remettre entre les mains de leurs clients autre chose que des bandes neigeuses…

Le film s’était ouvert sur un mode hyper réaliste, comme une chronique sociale : le sympathique propriétaire du vidéo-club (Danny Glover) se voyait convoqué par des promoteurs immobiliers sans scrupules, fermement décidés à raser sa boutique, vétuste, pour la remplacer par un pan d’immeuble flambant neuf, dans le cadre de la revalorisation du quartier… Lutte dissymétrique des petits contre les grands… La dénonciation est claire.

La mésaventure des deux pieds nickelés fait basculer le film dans une créativité débridée où prime la fantaisie, souvent réjouissante. Michel Gondry, par son refus de l’effet spécial post-production, retrouve la fraîcheur et le goût qu’un Méliès professait pour le bricolage loufoque, le trucage visible et désopilant. Mais c’est toutefois là également que le film trouve sa limite : alors que Gondry vise à se moquer des millions d’Hollywood, de ses réalisations titanesques et coûteuses, ses anti-héros n’entreprennent de refilmer que des blockbusters et des classiques nationaux ; ah bon ? aucun cinéma en-dehors des productions nord-américaines…? On sait que trop d’Américains ont déjà tendance à le croire, presque en toute innocence, et bien en accord avec leur stratégie, tant littéraire que cinématographique, qui consiste à faire réécrire ou refilmer les œuvres étrangères par des compatriotes, plutôt que de les traduire ou de les sous-titrer…

La musique reflète la même ambiguïté, accompagnant toute l’action tantôt d’un sautillement joyeux en mode musique de supermarché, tantôt, lorsqu’elle se calme un peu, d’airs plus détendus, façon piano-bar… Pour l’oreille, donc, bien peu de différences avec n’importe quelle production hollywoodienne…

Dernière contradiction entre l’intention et l’objectif atteint : alors que le propos était de se détourner de l’industrie reine dans le domaine du cinéma, que montrent ces petits films sympathiques tournés en amateurs, qu’est-ce qui, en eux, réjouit tant leur petite troupe expansive d’aficionados ? Se voir eux-mêmes, se retrouver sur l’écran comme dans un miroir… Un miroir où ils peuvent sans complexe se pâmer devant leur propre image, puisqu’ils sont affublés de divers accessoires qui les rendent si drôles… Qui a parlé du cinéma comme d’une ouverture sur le monde ?… Pire… D’un outil d’exploration du monde ?… Non, décidément, de quelque bord qu’ils se revendiquent, les Américains n’aiment rien tant que se contempler eux-mêmes… Propension certes très humaine, d’autant qu’il est naturel de filmer ce qu’on connaît bien. Mais Gondry opère ici un détournement de l’action spéculaire, puisqu’il n’offre au regardeur que nous sommes rien d’autre que des gens se regardant eux-mêmes… Effet de mise en abîme baignant dans l’auto-satisfaction qui peut provoquer soit une adhésion fascinée à ce regard (la mise en abîme prend alors un degré de plus, et on peut reconnaître que l’opération est habile), soit un détournement du regard.

Anne Schneider.

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Un commentaire Ajouter un commentaire

  1. princecranoir dit :

    Très beau texte, qui met en exergue les justes valeurs de ce film suédé.

    Aimé par 1 personne

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