Après Séance : Celle que vous croyez

Celle que vous croyez est une comédie dramatique française coécrite et réalisée par Safy Nebbou.

Dès son premier long-métrage, « Le Cou de la Girafe », en 2004, Safy Nebbou oriente l’objectif de sa caméra vers des êtres qui s’échappent, tentent de se soustraire à un carcan dans lequel ils ne se reconnaissent pas : ainsi Claude Rich, magnifique dans ce premier film du réalisateur, refusant de se laisser parquer dans sa condition de vieillard et, conséquemment, dans la maison de retraite où l’on prétend le maintenir. Suivront, en un rapide survol non exhaustif, « L’Empreinte de l’ange » (2008), porté par une Catherine Frot saisissante en mère refusant de se laisser enfermer dans son statut de mère endeuillée ; « L’Autre Dumas » (2010), avec un nègre littéraire tentant de se libérer de son état d’écrivain de l’ombre ; « Comme un homme » (2012), sur un adolescent fonçant droit devant lui dans la transgression pour se soustraire à la chape de respectabilité sous laquelle risquerait de le confiner son ascendance paternelle ; « Dans les forêts de Sibérie » (2016), où un homme se détourne pour un temps de la société occidentale dans laquelle il vit et part se réfugier sur les rives du lac Baïkal, où il va tenter d’affronter seul les rigueurs d’un hiver.

Enfin, pour cette huitième réalisation et ce septième long-métrage, Claire, professeur de littérature comparée à la faculté de Jussieu, la cinquantaine doublement abandonnée, par son mari puis par son amant, et ne supportant pas cet enfermement dans le destin de la femme de cinquante ans, cessant de d’apparaître comme désirable aux hommes… Un entretien avec la psychiatre, superbement incarnée par Nicole Garcia, livrera, vers la fin du film, une revendication plus folle encore, une soustraction plus absolue au quadrillage de la chronologie : « Il n’y pas d’âge pour être petite… ».

L’outil de cette soustraction sera, pour cette femme aux abois, internet, et les vies nouvelles dont les réseaux sociaux peuvent donner l’illusion, à travers la création de nouveaux profils, aisément fictifs. C’est ainsi que Claire devient Clara, une sensuelle jeune femme de vingt-quatre ans, et que, pour tenter d’approcher son ancien amant, elle séduit son colocataire, Alex (François Civil), et tombe elle-même violemment amoureuse de lui. On ne peut qu’admirer la performance de Juliette Binoche, qui prête ses traits à cette femme divisée, et sait magnifiquement, selon qu’elle est amoureuse, transportée par ses sentiments, ou bien détruite, ravagée par le doute, rajeunir son visage au point de le rapprocher de celle qu’elle prétend être, ou au contraire le vieillir en l’abandonnant au découragement, aux larmes… L’audace et la bravoure d’une actrice prenant ainsi le risque de malmener sa propre image sont certaines.

Autre audace, celle du scénariste et réalisateur, qui s’autorise un certain lyrisme, dans la peinture de l’emportement amoureux, même si chacun est seul, ici, dans un premier temps, face à l’illusion de l’autre qu’il s’est créée. On songe à Villiers de l’Isle-Adam (1838-89) et à son unique roman, « L’Eve future » (1886), portant sur la création d’une femme artificielle afin de remédier au caractère désespérément décevant des femmes existantes ; le héros noble pour lequel la belle Hadaly est donc créée adopte pour devise : « Illusion pour illusion… ». Comme dans le roman de Villiers, plongeant dans l’univers scientifique du savant Thomas Edison, le supposé créateur de l’Eve future, Safy Nebbou contre-balance la composante romantique attachée à cette monstration de la puissance amoureuse par des espaces froids au possible : le cadre hyper moderne, hyper contemporain de grands immeubles tapissés de verre, d’où des jeux de reflet redoublant à plaisir le thème du double, des effets de transparences effrontément trompeuses, puisque n’ouvrant en réalité que sur une opacité impénétrable. Servis par le chef décorateur Cyril Gomez Mathieu, les plans du directeur de la photographie Gilles Porte sont souvent superbes, dans des tons plutôt sombres, même si traversés de lumières ponctuelles. Et la musique d’Ibrahim Maalouf, tantôt discrète, mais obsédante, intégrant les diverses signalisations mélodieuses du numérique, tantôt plus enflammée, achève d’emporter le spectateur et de le faire vibrer à l’unisson de l’héroïne.

Mais là encore, un rééquilibrage advient : si le réalisateur, adaptant avec sa co-scénariste Julie Peyr le roman éponyme de Camille Laurens, n’a pas craint de peindre Claire en héroïne tragique, par son intensité aussi bien amoureuse que destructrice, il reste fidèle à sa source d’inspiration en multipliant, dans la seconde partie du film, les instances narratives, qui viennent à la fois alléger le propos, en permettant un détour par la fiction, et autoriser une autre fin, par un effet rebond. Comme dans le film du grand réalisateur polonais, Krzysztof Kieslowski (1941-96), « Le Hasard » (1981), le réel s’allège soudain quand son déroulement cesse de relever de l’inexorable, de la fatalité, pour se placer sous l’aile de la contingence, du hasard, qui offre une nouvelle chance, une survie, là où la mort semblait avoir frappé…

Suprême élégance chez un réalisateur qui, tout en ne cessant de gagner en maestria et en profondeur, prend soin de ménager une légèreté, presque une insouciance.

Anne Schneider.

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