Après Séance : Styx

Styx est un film dramatique germano-autrichien réalisé par Wolfgang Fischer.

Pour son deuxième long-métrage, le réalisateur allemand d’origine autrichienne Wolfgang Fischer signe un film puissant, qui embarque son spectateur et le confronte à des tempêtes, tant par sa thématique que par les questionnements qu’il soulève.

Le scénario s’architecture en deux parties clairement distinctes – presque, même, séparées par une faille ; la faille d’une tempête, qui bouleversera nombre de destins. S’ouvrant au rythme lent de quelques accords d’une guitare rock et méditative qui épouse le mouvement, légèrement ralenti, de deux singes se déplaçant librement dans une grande ville portuaire contemporaine (on comprendra qu’il s’agit de Gibraltar), les premières scènes exposent soudain à une première rupture : déboule violemment le rythme des humains, à travers deux voitures se coursant dans les rues nocturnes et provoquant un violent accident. C’est l’occasion de faire intervenir la protagoniste que nous ne quitterons plus : Rike (Susanne Wolff, superbe de bout en bout…), médecin urgentiste de son état, donc d’emblée posée dans sa fonction soignante, voire salvatrice.

Justifiant le choix d’une ville portuaire, W. Fischer semble alors s’engager dans le long cours d’un film d’aventure, puisque l’héroïne solitaire entreprend, dans son voilier de douze mètres, une course jusqu’à l’Ile de l’Ascension, au sud-ouest du continent africain : Darwin y aurait en effet planté une forêt paradisiaque, rassemblant là, avec succès, quantité de plantes allogènes. Ce volet offre aux amoureux de la mer des plans superbes sur cette grande masse mouvante, tantôt en immersion, tantôt en surplomb, mais toujours aussi fascinants. Une contemplation qui se teinte d’épouvante, lorsque se déchaîne une tempête, saisie et subie sur le motif, sans le moindre recours à l’artifice des effets spéciaux.

Au lendemain d’une nuit hugolienne, alors qu’un soleil innocent déverse ses rayons et que l’apaisement semble revenu, le titre, qui s’estompait peu à peu dans les lointains, revient tragiquement au premier plan et permet que soit rejointe la thématique qui se trouve au cœur du film. Le voilier sophistiqué de l’héroïne se découvre en vue de son exact opposé : un bateau surchargé de migrants et en perdition. Toute la menace contenue dans le titre refait surface : le Styx de la mythologie grecque, comme fleuve des Enfers séparant les vivants et les morts ; fleuve que tout homme, par conséquent, ne traversait qu’une fois et dans un seul sens…

Avec cet élément des croyances antiques se lèvent d’autres figures, et notamment celle d’Antigone : comme cette jeune femme face aux injonctions de Créon, que doit faire la navigatrice, lorsqu’elle se voit intimer l’ordre, par les gardes côtiers, de ne pas se mêler de cette histoire, de ne pas tenter de porter secours et de s’éloigner ? Doit-elle, comme Antigone qui devrait laisser Polynice (à moins que ce cadavre méconnaissable ne soit celui d’Eteocle…) sans sépulture, abandonner ces hommes à une mort certaine, elle dont le métier et la passion est de sauver ? Respect des lois des hommes, potentiellement variables, arbitraires, voire criminelles ou sacrilèges, ou respect de lois plus fondamentales, humaines, sacrées ?…

Après la tempête marine, cette tempête du doute, des valeurs fondamentales et de l’éthique, est plus impressionnante encore. Avec beaucoup de sobriété, sans aucune musique autre que celle de l’eau, après les quelques notes liminaires déjà oubliées, le réalisateur, servi à l’image par Benedict Neuenfels, saisit le tourment qui ravage le beau visage de son actrice et fait d’elle une mater dolorosa de Descente de Croix, lorsqu’elle fait glisser dans sa cabine le corps inerte du jeune Africain qu’elle n’a pu se résoudre à abandonner aux flots. Et lorsque, allant au bout de son geste secourable, elle se risque à monter sur le bateau perdu, avec beaucoup de pudeur, un stéthoscope retombant, silencieux, suffira à faire passer le message des ravages que la non-assistance à personne en danger et que l’abandon des lois de mer peuvent occasionner. Et l’on sait gré au réalisateur d’avoir eu l’élégance de contourner le sensationnel frelaté des images de mort.

Une élégance qui va jusqu’à ne pas se poser en donneur de leçon : il faut… il aurait fallu… il aurait suffi… La disproportion entre le voilier léger et les trois cents migrants qui chargeaient le chalutier permet d’éviter les accusations simplistes. Il n’en demeure pas moins qu’un problème crucial est posé, rendu sensible, mais dans sa complexité qui rend bien compréhensible l’état de choc, de sidération, d’aporie, dans lequel est plongée l’héroïne.

Revient à l’esprit le but premier de ce périple, initialement touristique, vers l’Ile de l’Ascension, cette île où les espèces végétales des origines les plus diverses cohabitent harmonieusement… Et l’on se prend à rêver à la possibilité d’une île…

Anne Schneider.

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