Critique : Une part d’ombre (2018)

Une part d’ombre est un thriller psychologique belgo-franco-suisse écrit et réalisé par Samuel Tilman.

Les Vosges. Un lac solitaire, œil sombre dans la forêt. Dès la scène d’ouverture, on songe au film de Gilles Marchand, « Dans la forêt » (2017), où la masse sombre et mouvante des arbres était chargée d’abriter toutes les peurs, de dissimuler tous les refoulés, de figurer le caractère impénétrable, et potentiellement menaçant, de l’humain. Ici, d’entrée de jeu, la musique, discrète, mais aussi inquiétante que fascinante, de Vincent Liben, laisse clairement percevoir qu’il ne sera pas longtemps question de plaisir sur ces rives enchanteresses. Un crime sera en effet commis ce même soir, dans le hors-champ du scénario, et concentrera peu à peu tous les soupçons sur David (Fabrizio Rongione), l’homme, enseignant, dont la vie, rapidement brossée, semblait d’abord si heureuse et équilibrée, entre son épouse très éprise et leurs deux charmants enfants.

À partir du moment où l’accusation se profile, on ne peut s’empêcher de songer à « La Chasse » (2012), de Thomas Vinterberg , qui illustrait également le caractère infiniment corrosif du simple soupçon. Mais la force et la spécificité de ce premier long-métrage de fiction tourné par Samuel Tilman consistent à maintenir le spectateur dans le même état de doute que les proches du suspect, indétermination qui crée un mouvement d’adhésion forcenée au film, puisque la moindre parole, la moindre intonation, le moindre frémissement des traits transforme le spectateur en enquêteur, en inquisiteur même, cherchant à déceler sans faille le signe de la culpabilité ou celui de l’innocence radicale.

Une telle démarche nécessite un potentiel coupable dont le visage recèle toute l’expressivité d’un Stradivarius, dans le domaine musical. Tel est le cas de Fabrizio Rongione, à un point confondant : impossible de savoir si, derrière ses traits doux et harmonieux, ses yeux franchement ouverts mais sa bouche singulièrement pincée, se cache une duplicité profonde ou une réelle droiture. D’autant que l’homme a ses secrets, seule certitude qui s’établira rapidement ; la « part d’ombre » qui s’abrite en tout homme, résistante aux scialytiques de la vérité. Croisée avec la « part d’ombre » qui croît dans le regard de celles et ceux qui soupçonnent et redoutent le mal, il est naturel que toute cette « ombre » baigne le film d’une luminosité volontiers crépusculaire, bleutée comme le fond d’un lac, puisque ce sont seulement les dernières minutes qui livreront les résultats du sondage de l’âme humaine.

Mention spéciale, également, à la prestation de Natacha Régnier qui, dans le rôle délicat et malmené de l’épouse, suit de près la subtilité de Rongione, en jouant tout à la fois les ravages du doute et la foi, solaire, presque religieuse, qui refuse de s’éteindre, puisqu’elle s’est trouvée placée dans l’homme aimé.

Bien au-delà d’un énième film policier, donc, une très marquante exploration de l’humain, dans sa faiblesse, sa richesse, sa complexité, ses ambivalences. Et son inaliénable droit au secret.

Anne Schneider.

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