Critique : Les Oiseaux de passage (2018)

Les Oiseaux de passage est un film dramatique mexicano-colombien de Ciro Guerra et Cristina Gallego.

Scarface en Amérique du sud

« Tu seras ma femme ». Tels sont les mots prononcés par le protagoniste des Oiseaux de Passage. Des mots, concluant une sublime séquence de danse. Des mots qui annoncent une véritable tragédie.

Une tragédie digne des plus grands mythes issus de la mythologie. Qu’elle soit grecque ou même cinématographique. Les gangsters, les indiens, les voitures roulant dans le désert… Les Oiseaux de Passage est un film d’auteur se passant dans le petit monde du film de genre. Renvoyant autant aux Affranchis qu’au Bon la brute et le truand, en passant par Mad Max ou en évoquant Wake In Fright. Quoi de plus normal en sachant que l’œuvre de Ciro Guerra (déjà auteur de L’Étreinte du serpent) et Cristina Callego raconte l’histoire (vraie) du peuple Wayuu qui dans les années 70 fut mêlé à un gigantesque trafic de marijuana.

Un jeune homme tombe amoureux d’une jeune femme. Comme dans les contes pour enfants, celui-ci est pauvre et doit prouver sa valeur pour conquérir sa belle. Ici, il s’agit de livrer une dote pharamineuse. La réalité et le conte finissent par se rejoindre. Pour pouvoir épouser sa dulcinée, notre « héro » va se transformer en ancêtre de Pablo Escobar et conquérir le marché de la marijuana.

D’une certaine manière, il s’agit d’une origin-story, celle d’un sous genre de cinéma : le film de cartel. Tous les éléments d’un grand drame sont présents : guerre des clans, histoire d’amour vouée à se finir (très mal), violence, trahison… Des codes qui réussissent ici à nous surprendre. Les deux cinéastes livrent une vision très poétique et sensorielle de ce récit. Le vent faisant bouger une robe, des oiseaux et insectes observant les personnages (comme s’ils étaient surveillés par des esprits). Le véritable sujet du film n’est donc pas de raconter une histoire de cartel de plus, dopée aux clichés hollywoodien. C’est l’histoire de la destruction d’un peuple, victime de sa propre ambition, démesurée. Au fur et à mesure de l’évolution du récit, une sorte de fatalité écrase les épaules des personnages. Ils font face à un destin qu’ils ne peuvent éviter, malgré tous les signes annonciateurs. Des signes qui finissent par disparaître. En cédant aux multiples péchés de la société moderne (argent, drogue, alcool, violence, machisme…), les Wayuu voient la colère de Dieu (enfin de leurs dieux) s’abattre sur eux.

Tous les signes d’un véritable désastre sont présents. A commencer par l’opposition générationnelle entre deux personnages. Tout d’abord, le « héro », Rapayet, incarnation d’une ascension sociale éclatante, passant de marginal, au sein de la communauté, à l’une de ses figures les plus importantes. Ensuite, le personnage de Léonidas, un jeune héritier, neveu par alliance de Rapayet. Un jeune homme « contaminé » par la violence, alcoolique et violent. Un garçon n’ayant pas fini de grandir et devenant une véritable bombe à retardement. Léonidas incarne la chute de son peuple (ce qui est assez ironique sachant que, comme tout bon spectateur de 300 le sait, Léonidas dans la mythologie est un guerrier, sauveur de son peuple). Rapayet accomplit un geste romantique qui n’a que pour seule conséquence de plonger le monde dans un bain de violence. Par cette dualité, on y voit la démonstration d’un récit qui parle dans le fond du rapport entre américains du sud et américains du nord. Les derniers qui, dans une vision romantique de leurs propres mythologies, finissent par écraser l’héritage du reste du monde.

En revisitant les codes du western et du film de gangster, des codes propres à Hollywood, mais en les traitant d’une manière différente (rappelant l’approche d’Anastasia Lapsui et Markku Lehmuskallio et des Sept Chants de la Toundra) Ciro Guerra et Cristina Gallego font preuve d’une intelligence extrême. Apportant un autre point de vue sur l’un des mythes modernes, les deux cinéastes nous montrent une représentation réaliste du drame humain provoquée par le trafic de drogue, sur lequel plane déjà l’ombre de Pablo Escobar (à moins que cela soit dû au fait qu’il hante la pop culture actuelle). Apportant un véritable renouveau au film de gangster, les oiseaux de passages est un puissant film politique et poétique qui peut d’ores et déjà être considéré comme un film important et qui fera date.

Hugo Turlan.

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