Critique : Quand nous étions sorcières (1990)

Quand nous étions sorcières est un film dramatico-fantastique américain écrit et réalisé par Nietzchka Keene.

En 1986-87, lors du tournage de « Quand nous étions sorcières », Björk est âgée d’une vingtaine d’années. La chanteuse islandaise, née le 21 novembre 1965, a déjà la maîtrise de sa voix, puisqu’elle a enregistré son premier disque, d’emblée couronné de succès, à onze ans. Or il sera beaucoup question de chant, dans ce premier long-métrage envoûtant de la réalisatrice américaine Nietzchka Keene (1952-2004), qui accompagne deux sœurs, accusées de sorcellerie à la fin du Moyen-Age, et contraintes de fuir leur région d’origine suite à la mort de leur mère, elle-même brûlée en vertu du même soupçon. L’ingénieur du son capte la voix des deux femmes avec une singulière présence et la beauté de leurs paroles, énoncées comme des poèmes ou des comptines, fascine comme un charme. De fait, la réalisatrice, grande spécialiste de la littérature islandaise, a rédigé les dialogues et les incantations à l’imitation des anciennes sagas médiévales.

En bonne fée invitée à se pencher sur le berceau de cette création, la littérature est d’ailleurs présente à plusieurs niveaux : elle accueille le spectateur et ouvre le générique du film, avec une citation extraite du long poème de T. S. Eliot, « Ash Wednesday » (« Mercredi des Cendres ») ; passage lui-même inspiré, tout comme le film, par le texte des frères Grimm, « Le conte du genévrier ». Un texte d’une cruauté rare, que le genre audacieux du conte ose déployer, et dont seule la cellule centrale est conservée ici : le meurtre d’un fils par sa marâtre, son ingestion par le père et sa résurgence sous la forme, ailée, d’un oiseau, qui adopte pour perchoir le genévrier sous lequel reposent les os de l’enfant, rassemblés par sa demi-sœur aimante (naturelle, dans le conte ; adoptée, dans le film).

Imprégnée de culture islandaise, Nietzchka Keene modifie le conte avec beaucoup de pertinence, en nouant le topos de la marâtre hostile avec la figure, à la fois médiévale et littéraire, de la sorcière. Une sorcière dédoublée, puisqu’elle prend les visages de deux sœurs, aussi sorcières l’une que l’autre, quoique différemment : l’aînée, Katla (Bryndis Petra Bragadóttir), use de ses savoirs pour aboutir à ses fins, la cadette, Margit (Björk Gudmundsdóttir, dans son premier rôle au cinéma), plus rêveuse, côtoie avec autant de familiarité les morts que les vivants, et ne craint pas de suivre les premiers. Katla n’hésite pas à causer la mort, Margit la recueille et la prolonge, dans une sorte de vie décalée. Une mort d’emblée présente, et conférant une structure spéculaire aux deux duos amenés à se rencontrer, puisque les deux sœurs ont perdu leur mère, alors que les deux hommes auxquels elles vont unir leur destin, un homme et son fils, pleurent encore leur épouse et mère.

Comme dans le conte, les protagonistes forment un groupuscule dense et resserré. Bien que la langue originale soit l’anglais, la réalisatrice, à la fois scénariste, monteuse et productrice, choisit de placer ce quatuor humain sur les terres d’Islande, terres nues, battues par la mer et le vent, parfois crevassées de fumeroles qui semblent apporter à la surface de la terre le message de ses entrailles. L’image, de Randy Sellars, livre un noir et blanc somptueux, voulu par la réalisatrice afin de mieux figurer l’intemporalité des sorcières. Les scènes extérieures, tournées dans des paysages où la sauvagerie est reine, emportent tout droit dans le non-lieu de l’inconscient. Toutes données qui font souvent se lever en nous le souvenir des films de Bergman, l’éclat pénétrant du soleil nordique se répandant sur les noirceurs de l’âme et, en contraste, les sombres très denses des scènes intérieures, où seul le contre-jour carré de la fenêtre permet que se discernent les activités humaines, souvent réduites à une contemplation fixe de l’absence de mouvement, à l’extérieur. Et quand la musique qui hypnotise ces plans cesse d’être l’ostinato du vent ou les claquements de la mer pour céder la place aux instruments anciens de Larry Lipkis, alors le spectateur, chaviré, se croit contemporain du temps où « […] nous étions sorcières »…

En 1990, la réalisatrice Nietzchka Keene signait là un film fascinant, sans doute l’une des réalisations filmiques les plus fidèles à l’esprit des contes et ouvrant, comme eux, des interrogations ancestrales sur les puissances régissant les liens humains, la vie, la mort…

Anne Schneider.

Publicités

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s