Après Séance : Le Jeune Ahmed

Le Jeune Ahmed est un film dramatique belge écrit et réalisé par les frères Dardenne.

Dardenne ne rime pas avec paillettes, c’est un fait. Pourtant coutumiers du crépitement des flashs, à Cannes, et de leurs myriades d’étoiles, les frères belges aiment à braquer leur caméra vers le sombre, l’obscur, les « coinstots bizarres » desquels les regards se détournent, ou encore la détermination noire et compacte, le projet de meurtre conçu par une tête dont le titre souligne la « jeunesse », pour ne pas dire l’immaturité, et qui s’est trouvée victime d’un endoctrinement qui l’a coupée du monde… C’est Idir Ben Addi, superbement dirigé, qui incarne Ahmed, jeune musulman radicalisé qui décide de tuer l’une de ses enseignantes, Inès (Myriem Akheddiou), car celle-ci conçoit le projet impie de donner, le mercredi, des cours d’arabe usuel, distinct de la langue coranique. Tête baissée, le regard le plus souvent invisible, car chevillé au sol, perdu dans la récitation intérieure des sourates que l’enfant s’est ingénié à mémoriser pour plaire à son imam, le jeune acteur campe un personnage saisissant, oxymore vivant, entre innocence de la masse enfantine de ses cheveux bouclés, avec ses lunettes d’écolier sage, et noirceur d’une âme qui s’est déjà résolue à dire adieu à ses proches, tout entière attachée à son rêve de mort.

Les réalisateurs ne jugent pas, ne remontent pas le cours du temps à la recherche des causes, ils montrent, cadrant au plus près, souvent caméra à l’épaule, un état de fait. Une opacité, qui demeure telle. Un bloc dur de détermination, inaccessible au raisonnement comme à tout attendrissement, même et surtout au contact de ses proches, aussitôt perçus comme dangereux, presque ennemis, risquant d’amener l’enfant à dévier de la sainte voie qu’il s’est tracée, qu’il a promise à Allah. L’examen est glaçant et, alors que le film ne recourt pas, on s’en doute, aux ficelles du thriller, le suspense est par moments insoutenable.

Sans doute cet effet de malaise immense est-il causé par la présence, ici, de la victime potentielle. À la différence d’un film avec lequel le rapprochement ne peut pas ne pas se faire, du fait de la thématique et de la date de sortie sur les écrans, « L’Adieu à la nuit » (2019), d’André Téchiné, et bien que « le jeune Ahmed » soit de chaque scène, celui-ci partage la vedette avec celle qu’il a promise à l’ombre définitive, même lorsqu’elle est passagèrement absente. Cette désignation d’une victime éminemment innocente et dont le scénario a au contraire pris soin de souligner les mérites et le dévouement, et ce jusqu’à l’ultime scène, crée une tension bouleversante. Le film de Téchiné, sorti presque exactement un mois auparavant, restait centré sur la figure du jeune radicalisé, dans son lien avec sa combative grand-mère ; il était lui-même la seule victime potentielle, victime d’un fanatisme qui risquait de le conduire à migrer vers les rangs militaires de Daesh. La mécanique compassionnelle fonctionnait dès lors tout différemment…

L’engrenage mis en place, la densité résistante de la jeune machine de mort lancée à travers leur film conduit les frères Dardenne à une forme de conclusion elle-même assez radicale, et qui a, de ce fait, pu surprendre : pour stopper un tel engin dans sa trajectoire, l’unique solution semble être de lui briser le dos, à tous les sens du terme… Puisque, si l’événement se produit, Allah l’a permis, voire voulu, et seul ce feu rouge divin semble pouvoir éveiller chez le tout jeune homme un début de prise de conscience de son acte…

Glaçant, en effet, et l’on comprend qu’une lucidité aussi résolue puisse faire baisser les yeux. Ou susciter l’admiration.

Anne Schneider.

Un commentaire Ajouter un commentaire

  1. belette2911 dit :

    C’est vrai que nos Dardenne sont fortiches ! Leur film « Rosetta » avait même donné lieu à un plan portant le même nom, et censée protéger les premiers emplois. Comme quoi…

    http://www.emploi.belgique.be/defaultTab.aspx?id=674

    J'aime

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