Après Séance : L’insensible

L’insensible est un film policier russe écrit et réalisé par Ivan I. Tverdovskiy.

Après plusieurs documentaires, le réalisateur russe Ivan I. Tverdovsky – encore très lié à ce genre, puisqu’il prépare actuellement un nouvel opus sur la police russe – tournait, en 2014, son premier long-métrage de fiction, le très puissant « Classe à part », qui mettait en scène un couple d’adolescents plutôt écorchés vifs et hypersensibles, puisque l’homme était épileptique et la femme paraplégique. Même blessure initiale, ici, avec un nouveau visage dans la même tranche d’âge, mais la loi des contrastes, voire des contraires, a fonctionné, puisque Denis (Denis Vlasenko, impressionnant…) est atteint d’une analgésie congénitale qui le rend « insensible » à la souffrance.

Pour créer ce personnage, Ivan I. Tverdovsky a puisé son inspiration dans une double réalité moscovite : les boîtes à bébé, qui permettent à des mères d’abandonner leur enfant anonymement, en le remettant à des institutions religieuses, plutôt que de le livrer au froid ou de le confier à une poubelle (tel est l’objet de la scène d’ouverture) ; et une forme d’arnaque visant des conducteurs préalablement repérés pour leur richesse et leur fréquentation de boîtes de nuit : l’ébriété accentuera leur faute et ils seront plus enclins à verser de fortes sommes en liquide pour éviter la prison ; en effet, un jeune homme, jailli de sa cachette, les articulations bandées et le torse corseté, se sera précipité sur le capot de leur voiture lancée à pleine vitesse, les jambes en avant afin de fracasser le pare-brise tout en épargnant leur tête… Paniqués devant l’accidenté, les conducteurs seront prêts à tout pour éviter ou amoindrir – croient-ils – la sanction pénale…

Il a suffi au réalisateur, également scénariste et monteur, d’assembler ces deux volets dans le personnage de Denis, brièvement montré nourrisson, et poussant des vagissements, lors de son abandon, qui attestaient qu’il n’était pas encore frappé d’analgésie. Bien évidemment, ce trouble, d’origine traumatique (forme moderne de l’hospitalisme du début du XXème siècle, qui voyait mourir apparemment sans raison médicale des nourrissons séparés de leur mère mais recevant des soins ?…), sera perçu, une fois Denis adolescent, comme une aubaine par le cercle d’adultes corrompus auxquels la mère biologique du jeune homme semble liée : policiers, ambulanciers, infirmières, juges, avocats…

Outre l’état cauchemardesque de corruption avancée que le réalisateur dépeint ici, il dresse également le portrait impressionnant d’un enfant puis adolescent n’en finissant pas de se retrouver exposé, gravement, aux différents âges de sa jeune existence. Les tons sont bleus, froids, à l’image de cet univers nocturne et sans chaleur. Le scénario, pareil à ce système maîtrisé de bout en bout, est superbement construit, progressant par des ellipses qui permettent de montrer l’enchaînement des affaires, et donc des arnaques réussies.

Mais le spectateur, en principe un peu moins avancé dans cet état de monstruosité généralisée, ne peut manquer de revenir sur le titre et de s’interroger : « l’insensible », est-ce seulement cet adolescent, à qui, d’ailleurs, une certaine sensibilité revient peu à peu, à mesure que le contact avec sa mère retrouvée, et très séductrice, l’attendrit ? N’est-ce pas plutôt le système tout entier, le pays qui l’abrite en son sein et, à coup sûr, les adultes qui s’en rendent complices, à commencer par cette mère éternelle adolescente, qui semble radicalement dépourvue du moindre instinct protecteur ?

Seule la musique, pareille au coryphée antique, semble oser, comme un commentaire non verbal, le risque d’une sensibilité : la très belle partition de Kirill Richter offre en effet aux violons une forme d’expressivité à la fois contemporaine et lyrique, où paraît s’être réfugiée une humanité hérissée.

Une fois de plus, Ivan I. Tverdovsky frappe fort, et le regard qu’il porte sur son pays égale en noirceur celui de son compatriote Andreï Zviaguintsev. Mais la violence qu’il présente laisse entendre, en lui, un tel cri de révolte, un tel appel à ce que le monde soit autre, que l’on ne peut que se ranger absolument à son côté.

Anne Schneider.

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