Un film – Une scène : Les Tontons Flingueurs de Georges Lautner

Sorti en 1963, en pleine Nouvelle Vague, Les Tontons Flingueurs a connu un léger succès en salles et des critiques assez négatives, à l’image de celle du critique Henry Chapier avait écrit à l’époque dans le journal Combat : « Vous pavoisez haut mais vous visez bas… ». Comme on le dit souvent, seul le temps peut réellement définir la qualité d’un film.  Aujourd’hui et encore demain, Les Tontons flingueurs reste et restera une œuvre incontournablement culte !

Les répliques et les tirades de Michel Audiard sont délicieuses à souhait, surtout qu’elles sont dégainées par des acteurs aussi talentueux que Lino Ventura, Bernard Blier, Francis Blanche et Jean Lefebvre. Cela nous offre des moments d’anthologies comme la fameuse scène dans la cuisine, qui cristallise, à elle seule, le talent et le plaisir collectif de cette belle équipe.

Lorsque Lino Ventura retrouve sa femme le soir-même après le tournage, il lui dit : « On vient de tourner la scène du siècle ! » Et il ne s’est pas trompé, loin de là. Cette petite cuisine de 12m² était utilisée par le studio pour les tournages à petits budgets. Une pièce qui a rendu le tournage difficile, mais le résultat est magnifique. Un vrai moment de cinéma est né, il résume toute une époque dans son humour, son écriture et son interprétation.

Pourtant, cette séquence avait d’abord été retirée du scénario par Michel Audiard. Celui-ci craignait que cet enchainement de dialogues allait nuire au rythme du film. C’est finalement, Georges Lautner qui réintègrera la scène dans le script. Le réalisateur y voit la parenthèse parfaite pour aborder les points communs (L’Indochine, Lulu la Nantaise…) entre Fernand (Lino Ventura) et Raoul (Bernard Blier) et adoucir le conflit qui animait les deux gangsters. En plus de ça, Lautner y voit un hommage à « Kay Largo » de John Huston qui comporte une séquence de confessions entre truands à peu près similaire.

Acte 1 : Surprise !

Raoul est près à en découdre avec Fernand et sa bande, sauf qu’il se fait surprendre par le majordome qui le braque dans son dos. Le comique de situation est enclenché, et le régal commence avec les répliques léchées de Michel Audiard. Paul Volfini (Jean Lefebvre) désamorce une situation tendue par l’envie de discuter autour de la table.

Georges Lautner impose le champ contre champ entre Fernand et Raoul, avant de les réunir l’un à côté de l’autre. Chaque personnage a sa appréhension de la situation. Il y a de la détente, de la méfiance, de la peur et de la réhabilitation.

L’irruption d’une invitée saoule dans la cuisine amène à un nouveau comique de situation. La jeune femme ne sait pas où elle vient de mettre les pieds et réclame de la glace et du scotch. Et surtout, elle touche à l’argent des gangsters, ce qui vaut la fameuse réplique de Francis Blanche « Touche pas au grisbi salope ! »

Acte 2 : Le vitriole

Chaque dialogue enquille sur l’autre avec facilité et intelligence. Georges Lautner ouvre le deuxième acte avec la réplique de Jean Lefebvre « De l’alcool à cet âge là… enfin. »

L’heure est à la dégustation et pas n’importe laquelle. Maître Folace (Francis Blanche) sort un alcool étrange nommé « The Three Kings » dont l’affiche est une idée de Georges Lautner lui-même. A partir de ce moment là, on assiste à une séquence qui respire le naturel et la drôlerie. Chacun se voit servir un verre, examiner son contenu et trinquer. Le réalisateur zoome sur chaque visage, chaque regard soupçonne l’étrange. Le temps se suspend quelques secondes avant que Raoul ose avaler d’un trait son verre. Les autres le suivent, et chacun livre son impression sur le « bizarre ».

« Il faut reconnaître… c’est du brutal ! »

C’est à partir de ce moment là que les esprits vont s’apaiser, notamment avec les souvenirs communs de Raoul et Fernand. En quelques mots, on voyage avec eux, on image Lulu la Nantaise… Michel Audiard avait également cette particularité dans ses dialogues, l’envie de nous dépayser, de nous faire rêver, comme dans Un Singe en Hiver.

De l’autre côté de la table, Paul subit le breuvage au point d’en verser une larme. Pour l’anecdote, A son insu, l’équipe a fait boire à Jean Lefebvre un mélange explosif à base de cognac, de vodka et de poivre. Les larmes à l’écran sont authentiques.

Maître Folace réapprovisionne les verres, jusqu’à…

Acte final : L’ivresse

Après avoir encaissé quelques verres, la tablée commence à tourner de l’œil. Maître Folace mène la conversation tandis que ses partenaires sont pas très loin du silence radio. Raoul est le premier dont le métabolisme a atteint ses limites. Il sort précipitamment de la cuisine en direction des toilettes. Paul est sur le point de s’effondrer mais cherche toujours la composition du « bizarre », tandis que Fernand lutte pour ne pas suivre Raoul. La scène se termine par un nouvel ingrédient décelé par Paul : « Vous avez beau dire, y a pas seulement que d’la pomme… y a autre chose… ça serait pas des fois de la betterave ? Hein ? » et Fernand conclut par « Si, y’en a aussi. »

Une scène drôle et mythique parfaitement interprétée, où l’on ressent une grande complicité entre les acteurs, mais aussi avec Georges Lautner et Michel Audiard. Une séquence qui montre aussi à quel point les personnages sont complémentaires et expérimentés. La légende voudrait que la bouteille contenait du véritable alcool, mais Georges Lautner a toujours démenti en affirmant que c’était de l’eau teintée avec du thé.

En résumé, la scène de la cuisine rappelle le temps des grandes heures du cinéma hexagonal. Le paysage cinématographique et culturel français en est marqué de son empreinte.

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2 commentaires Ajouter un commentaire

  1. belette2911 dit :

    Elle est magnifique, cette scène ! Gosse, je ne la comprenais pas, lorsqu’on la voyait retirée de son contexte pour une émission de télé, puis, un jour, j’ai vu enfin le film en entier et là, bardaf, explosion de rire, de sourire, de plaisir. LA scène prenait enfin tout son sel 😉

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