Critique : Ceux qui travaillent (2018)

Ceux qui travaillent est un drame social suisse réalisé par Antoine Russbach.

Marx a du moins gagné sur un point : toutes les foules, qu’elles se considèrent ou non comme marxistes, s’entendent à regarder le travail comme une « aliénation ». Les nazis ont achevé de favoriser ce processus de pensée en affichant cyniquement, au fronton de leurs camps de concentration : « Arbeit macht frei » (« Le travail rend libre »)… Frank Blanchet, interprété avec maestria par Olivier Gourmet, pourrait paraître la parfaite illustration de cette doctrine, tant le premier long-métrage d’Antoine Russbach le présente comme aliéné par son métier de gestionnaire des flux, auprès de gros cargos chargés de containers. Horaires explosés, portable vissé à l’oreille, même à domicile et en pleine nuit, vie de famille réduite à sa plus simple expression. Les couleurs sont froides, souvent dans les bleus, en résonance avec le caractère maritime du dit travail, et sinon dans un ocre pâle ou blanc crème, pour signifier la vie qui s’est retirée. En tout cas son sang. Seule reste la mécanique, immuable, croit-on. La douche du matin, à heure fixe, est glacée. L’image de Denis Jutzeler est précise, chirurgicale. Et, jusqu’au générique final, le réalisateur tient le pari courageux de ne saupoudrer aucune musique.

Tout s’enraye et dérape suite à ce que l’employeur dénonce comme une grave faute professionnelle, alors qu’il sera ensuite révélé au héros que la logique était avant tout comptable : Frank se voit licencié, non pour manquement étique, en réalité, mais parce que trop ancien dans l’entreprise, donc trop cher et insuffisamment soumis. On lui préfère des exécutants décérébrés.

Recevant le choc, Olivier Gourmet vire au sublime dans son interprétation du personnage. Démarche raide, dans une tentative désespérée de préserver sa dignité, de « sauver les apparences », comme il le confesse. Mais, à chaque pas, il semble un colosse prêt à s’abattre tout d’une pièce. À la fois révolté et exaspéré par ce qu’il vit, le regard et les lèvres, tombants, sont tout autant méprisants que battus. Une statuette d’Atlas apparaît dans les dernières scènes, posée sur une table basse. Elle dit tout de Frank Blanchet et des rôles qui lui sont dévolus : à la fois ayant porté le monde sur ses épaules, à travers les navigations parcourant sa surface, et maintenant portant tout le poids de l’humiliation subie, du mensonge obstiné à sa famille, puis de l’aveu redoublant l’humiliation, des vaines tentatives pour renouer, à son âge, avec une vie professionnelle, et enfin de la nécessité de continuer à faire face aux factures et aux demandes exorbitantes d’enfants bien peu empathiques. D’ailleurs, la conseillère consultée diagnostique : « Il n’est pas sûr que vous puissiez vous épanouir ailleurs qu’au travail »…

Et l’on mesure alors que, si le travail est une « aliénation », sa perte est encore bien plus invalidante, surtout lorsqu’elle fait surgir une autre sujétion, bien plus insidieuse, redoutable et navrante, celle qui enchaîne à une famille de cinq enfants qui, tous, se reposent sur le pater familias pour continuer à vivre tranquillement dans leur belle maison, y étirer le sommeil sur les jours, se prélasser au soleil ou passer des heures à se faire les ongles. Plus glaçante encore que toutes les exploitations patronales, cette déclaration de l’un des fils : « On a accepté de vivre sans père [lorsque tu travaillais], mais on n’acceptera pas de changer de niveau de vie. Va falloir que t’assures… ». Une seule lueur d’espoir : la benjamine, à la sensibilité encore intacte, pas encore infestée par le niveau de vie qui lui a été servi sur un plateau, et qui semble être seule à considérer et à aimer son père pour l’homme qu’il est et non pour l’argent qu’il rapporte. Cette figure enfantine nous offre avec son père une très belle scène de phorie où, sur le mode de Saint Christophe, celui qui porte l’autre n’est pas forcément celui qu’on croit…

Antoine Russbach a pensé son film comme le premier volet d’une trilogie explorant la société selon la tripartition médiévale envisagée par Dumézil. Devraient ainsi suivre : « Ceux qui combattent » puis « Ceux qui prient ». Il va de soi qu’après une réalisation dotée d’un tel impact, et avec une telle sobriété, on guettera avec attention les sorties à venir.

Anne Schneider.

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