Après Séance : Joker

Joker est un thriller américain réalisé par Todd Philips.

Dans les années 1980, à Gotham City, Arthur Fleck, un comédien de stand-up raté, est agressé alors qu’il erre déguisé en clown dans les rues de la ville. Méprisé de tous et bafoué, il bascule peu à peu dans la folie pour devenir le Joker, un dangereux tueur psychotique.


La valse des martyrs

Personnage iconique de la pop-culture vieux de 80 printemps, immortalisé à l’écran (grand comme petit) tour à tour par César Romero dans la série « Batman » de 1966, puis par Jack Nicholson dans la version de Tim Burton, suivit par Heath Ledger quelques années plus tard dans celle de Christopher Nolan, en passant par l’interprétation vocale de Mark « Luke Skywalker » Hamill dans la série animée de 1992 ou encore Jared Leto dans le navrant « Suicide Squad« , le Joker, sans aucun doute l’ennemi le plus célèbre de Batman, aura ainsi marqué les différentes époques de son aura et son charisme aussi pervers que diaboliquement fascinant.

Dès lors, l’idée d’un film centré uniquement sur lui (et qui plus est totalement indépendant de tout univers cinématographique connecté), si elle peut sembler aujourd’hui évidente de par la grande popularité du personnage acquise au fil des années, relevait tout de même de la gageure. En effet, en choisissant de raconter la transformation d’Arthur Fleck, un homme émotionnellement fragile et instable et à la vie difficile (il vit avec sa mère malade et dépressive et travaille dans une compagnie de clowns relativement miteuse) en un dangereux tueur manipulateur, sociopathe et sanguinaire (le Joker, donc), le réalisateur Todd Phillips s’éloigne donc volontairement (et c’est tant mieux !) du côté édulcoré et « tous publics » des films du MCU et des dernières productions DC.

Sombre, dérangeant, violent, « Joker » n’est clairement pas un film à mettre devant tous les yeux, à commencer par les personnes émotionnellement fragiles. Bien qu’optant pour une approche neutre (à aucun moment, le réalisateur n’excuse le comportement de plus en plus criminel d’Arthur), le film n’hésite pas à embellir, pour mieux la faire ressortir, toute la pourriture et la violence qui entoure le personnage. Sur ce point-là, on pense bien évidemment à « Taxi Driver » pour l’ambiance poisseuse et dépressive mais aussi, de manière plus thématique, à « Orange Mécanique » pour le côté « société utilisant sa propre violence à des fins de propagandes politiques et sociales ».

Et c’est justement ce qui rend ce film si fascinant à regarder, à savoir le fait qu’il n’est aucunement manichéen, on est clairement dans un film « centré sur le méchant » où tout est vu de son point de vue à lui, la vision d’un monde pourri vu à travers les yeux d’un homme que le misérabilisme de son existence va pousser à faire le Mal, et à même à en devenir l’un de ses plus célèbres représentants.

Au niveau du fond, « Joker » est clairement au-dessus des autres « films de comics » (pour utiliser une autre appellation que « film de super-héros », vu que ce n’en est pas vraiment un) qui n’hésite pas à proposer un sous-texte politique fort et pertinent sur l’éternel clivage entre riches / « gagnants » d’un côté, et pauvre / « loser » de l’autre, un peu à la manière de ce qu’avait proposé le récent et sublime « Parasite » de Bong Joon-ho. Critique sans être didactique ou donneur de leçon, le film de Phillips sonne juste là où il faut, n’hésitant pas à jouer la carte du réalisme extrême principalement dans les scènes de démences et les excès gore du Joker, quitte même à mettre mal à l’aise. Mais le grand mérite est que ce n’est jamais gratuit, l’œuvre se voulant volontairement malsaine pour dénoncer une société malade, influencée par les médias et les hommes de pouvoirs (qu’ils soient milliardaires ou homme de télévision) n’hésitant pas à se faire de la richesse sur le dos des pauvres.

Derrière la caméra, le réalisateur Todd Phillips (auteur entre autres de plusieurs grosses comédies potaches parmi lesquelles la trilogie « Very Bad Trip » ou encore « Road Trip« ) opte pour une mise en scène plutôt sobre et classique, stylisée mais sans en faire trop. Si l’on peut certes reprocher à certaines séquences une stylisation parfois un peu trop appuyée (Phillips ne pouvant s’empêcher de dévoiler visuellement ses inspirations « Scorsesiennes » comme « Taxi Driver » et « La valse des pantins« ), « Joker » séduit néanmoins dans sa volonté de proposer avant tout un film profond et humain sur un individu brisé par la fatalité, une œuvre brillante et réflexive fuyant le grand spectacle et les effets spéciaux à outrance pour proposer un tableau, certes peu glorieux, mais ô combien véridique de la société contemporaine et ses laissé pour compte, qui sonne encore toujours d’actualité.

Enfin, il est important de revenir sur l’un des atouts majeurs du film, à savoir l’interprétation de Joaquin Phoenix dans le rôle-titre. Brillant comédien, méticuleux dans ses choix de rôles, avec une prédilection pour les hommes fragiles et un peu trop sensibles, Phoenix crève tout bonnement l’écran dans la peau du Joker. Inquiétant à souhait (son rire malade étant peut-être le meilleur que l’on ait jamais attribué au personnage), parfois touchant dans ses rêves de gloire et sa manière de vouloir changer de mode de vie, effrayant et malsain dans ses moments les plus instables, le comédien signe une performance tout simplement hors nome, alternant les différentes émotions et expressions faciales avec une redoutable crédibilité; ce qui le rend d’autant plus incroyable et dérangeant. A coup sûr, il signe ici l’une des meilleures performances de sa carrière, au point même d’effacer ses partenaires de jeu par ailleurs un peu mis en retrait (dont un Robert De Niro dans un rôle clin d’oeil au film « La valse des pantins » dans lequel il a joué, et la jeune Zazie Beetz découverte dans « Deadpool 2 » en atout charme, en quelque sorte).

A tous ceux qui se demandent si Joaquin Phoenix est meilleur que ses prédécesseurs dans le rôle du Joker, la question n’est tout simplement pas pertinente dans la mesure où ils l’ont tous incarnés dans des versions différentes. A mille lieux du côté fantaisiste et excentrique de Jack Nicholson et de celui, anarchique, masochiste et délicieusement sadique de Heath Ledger, le Joker « version Phoenix » est avant tout un homme blessé que la perte de repères morales et la désinvolture sociale de la société vont progressivement transformer en monstre.

Réflexif, profond, servi par un propos socio-politique fort et puissant et magnifiquement incarné par un comédien au sommet de son art, Joker est bien plus qu’une énième adaptation de « comics », c’est tout bonnement l’un des meilleurs films de l’année.

François Bruwier.

2 commentaires Ajouter un commentaire

  1. belette2911 dit :

    Je voulais déjà le voir, mais là, je le veux encore plus ! 😀

    J'aime

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