Après Séance : Jeune Juliette

Jeune Juliette est une comédie québecoise écrite et réalisée par Anne Emond.

Plus encore que son enfance, l’adulte a tendance à oublier, dit-on, les états physiques et mentaux, les doutes, les errements, les tourments qui furent les siens durant son adolescence. Tel n’est pas le cas d’Anne Emond. Fortement inspirée par ses propres souvenirs, la réalisatrice et scénariste québécoise adopte, dans son quatrième long-métrage, le ton de la comédie pétillante, pour aborder un sujet qui n’est pas précisément placé sous le signe de la légèreté : les quelques semaines difficiles marquant, pour une adolescente en surpoids, la fin de l’année scolaire et l’entrée dans le bel été. Période de sensualité et de rapprochement des corps qui pourra, dans ce cas de figure, être vécue de manière plus rugueuse, voire amère.

Un tel sujet se trouve inévitablement cerné d’écueils ; et la figure choisie pour camper l’héroïne en fait surgir d’autres. Toutefois, l’intelligence et la délicatesse du scénario et de l’interprétation déjouent tous les pièges, contournent tous les obstacles. D’entrée de jeu, la silhouette d’Alexane Jamieson, choisie pour incarner le personnage éponyme, Juliette, évite le topos du glamour, de la jolie et charmante chair fraîche qui pouvait s’offrir aux regards dans « Virgin Suicides » (1999), par exemple. À l’inverse, ce corps grossi, comme gonflé, si éloigné de la tyrannie de la minceur obligée, et que les « camarades » adolescents ne se privent d’ailleurs pas de moquer, pouvait rebuter, repousser le public. C’est ici qu’intervient l’étincelle de l’intelligence, sa magie : dès le premier dialogue, avec la grande amie Léane (Léanne Désilets), celle-ci fait mouche, supplée aux séductions du corps, réveille l’esprit du spectateur et l’accroche aussitôt aux fantaisies de ce joyeux duo, aussi vivant que paradoxal.

Dès lors, peut se dévoiler autour de Juliette toute une galerie de portraits, savoureux parce que marqués du même sceau d’imprévisibilité et de vie : Bernard (Robin Aubert), le père célibataire, s’acquittant aussi honorablement de sa mission de père que de sa vie d’homme, qu’il s’emploie à reconstruire auprès d’une créature tout sauf abstraite, bien que rencontrée sur Internet (Tatiana Zinga Botao, parfaite) ; la mère, insaisissable, et d’ailleurs non vue, cantonnée à une voix dans le chat de l’ordinateur ; le grand frère (Christophe Levac), attentif et bienveillant, ce qui ne l’empêche pas de mener avant tout sa propre vie ; enfin et surtout, Liam (Antoine Desrochers), le beau, musculeux et souriant, qui suscite tant de rêves, même s’ils peuvent éclater comme bulles de savon…

De toutes les scènes, si ce n’est de tous les plans, Alexane Jamieson – Juliette frotte son espièglerie et la vivacité de son esprit à ces différents personnages, légère et vive comme une bulle de champagne. Mais pas d’hagiographie non plus : elle peut soudain se montrer, face à son amie ou face à Arnaud (Gabriel Beaudet), l’adorable garçonnet qui lui est confié, aussi balourde et injuste que le sont envers elle tous ceux qui ne réfléchissent pas et restent le nez aplati contre la vitre des apparences… Juste rééquilibrage des choses, juste répartition de l’injustice, prévenant les dichotomies sommaires.

Emballez le tout dans les couleurs sémillantes d’Olivier Gossot, le directeur de la photographie, saupoudrez de la musique joyeuse et tonique de Vincent Roberge, et vous aurez ce joli film acidulé, qui, tout à la fois, pourfend bien des aprioris et prend soin de raviver une confiance fondamentale dans l’existence et dans les êtres qui s’y meuvent.

Anne Schneider.

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