Critique : Douce France (2020)

Douce France est un film documentaire français Geoffrey Couanon.

Quoi de plus éloignés qu’un « pôv’ paysan », selon l’image d’Epinal que beaucoup s’en font encore, et un « jeune-de-banlieue », pour recourir à la lexie pratiquement figée qui permet de caractériser la jeunesse des quartiers – autre désignation prise dans les glaces de l’immobilisme et du destin arrêté ? C’est pourtant cet improbable pont que le documentariste Geoffrey Couanon entreprend de jeter entre les deux extrêmes de nos représentations saturées d’apriori. Une entreprise couronnée de succès et dont chacun, spectateur compris, ressort infiniment plus heureux.

Soit une classe de Première ES, dans le lycée Jean Rostand, sis à Villepinte, dans l’une des zones dortoirs du tristement célèbre 9.3. Trois enseignants s’associent – trois professeurs d’Histoire-Géographie, de Sciences de la Vie et de la Terre, de Sciences Économiques et Sociales -, dans le but de sortir du caractère potentiellement théorique de leur enseignement et d’amener leurs élèves à se pencher sur un grand projet qui risque de les concerner de près : le projet Europacity, porté par le groupe Auchan et son partenaire chinois Wanda, et qui vise à neutraliser deux cents quatre-vingts hectares de terres agricoles particulièrement fertiles et encore actuellement exploitées, afin de les convertir en un gigantesque parc de loisirs multisectoriel, allant jusqu’à offrir une piste de ski ! Bien évidemment, les défenseurs du projet font miroiter les onze mille emplois qui pourraient ainsi être créés, sans compter l’attractivité nouvelle que connaîtrait ce coin de l’Ile de France…

Compagne au long cours, la caméra suit les élèves et quelques figures enseignantes, de la mise en place du projet, en classe, au cœur de la saison froide, jusqu’aux ultimes rencontres et réunions de concertation ou confrontation, au seuil de l’été. Le documentaire emboîte ainsi le pas aux élèves devenus enquêteurs, et chargés de rencontrer, à l’extérieur de leur établissement, les différentes parties prenantes du projet, quels que soient le degré et le niveau de leur implication. Un habile travail de montage restitue l’essentiel des entretiens conduits par les adolescents auprès d’habitants du quartier, de tous âges et tous statuts sociaux, de promoteurs immobiliers, de financiers, d’élus à l’Assemblée Nationale, de militants dans des associations, d’agriculteurs… Mi-réjouis, mi-amusés, mi-attendris, on assiste à leurs progrès dans la prise de parole, à l’assurance qui les arme peu à peu, à l’enrichissement de leur argumentation…

Afin d’éviter un risque d’éparpillement, le scénario se centre très rapidement sur trois camarades particulièrement actifs et engagés : Amina, ferme et questionnante, avide de comprendre, Jennyfer, au début plus en retrait, mais conduite à des prises de position intéressantes, et Sami, le charmeur, qui soigne autant sa plastique que la pertinence de sa réflexion ou la justesse de ses choix de vie. Le spectateur est ainsi témoin de leur évolution au contact des investigations suscitées par le projet Europacity : Amina, déterminée, creuse et approfondit sa compréhension des enjeux sans dévier de ses projets professionnels initiaux. Jennyfer, tiraillée entre ses propres interrogations et le plan très arrêté élaboré pour elle par sa mère, trouvera le moyen de satisfaire sa génitrice tout en rejoignant les préoccupations de ses camarades. Sami est sans doute celui qui se sera le plus profondément ouvert au caractère fécondant de la démarche pédagogique puisque, grâce à elle, il aura pris la mesure de la richesse et de l’impact du métier de paysan, au point d’envisager sérieusement de le faire sien.

À la vision du film, on est envahi par une profonde gratitude pour ces jeunes gens qui, bien que loin d’être issus de milieux dits favorisés, connaissent une si belle construction de leur personnalité et de leur avenir, en étroite interaction avec celui de la société ; gratitude aussi pour les enseignants qui les ont guidés dans cette construction ; et pour le cinéaste qui a recueilli des preuves de vie si solaires et si porteuses d’espoir, à l’heure où le monde se voit si souvent entraîné dans la destruction…

Jouant de tous les cadrages, du plan large, parfois même par drone ou puisé dans des images d’archives, aux plans plus serrés, nouant ainsi explicitement l’intime et le social, ce deuxième long-métrage, emmené par la musique tonique, aventurière et optimiste du groupe Skeleton Band, est une vraie transfusion de sang frais, une bouffée d’espoir pour s’extraire des affres de 2020 et retrouver foi en l’avenir.

Anne Schneider.

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