Critique : L’état sauvage (2019)

L’état sauvage est un western français écrit et réalisé par David Perrault.

On ne peut que se réjouir du renouveau – un de plus ! – que connaît le western, comme si ce genre n’en finissait pas de se régénérer, sur la lancée de la voie ouverte par le western italien. À présent, que ce soit sur ses terres de prime naissance, avec l’envoûtant « The Rider » (2018) de Chloé Zhao, « Hostiles » (2017) de Scott Cooper, « Le Secret de Brokeback Mountain » (2005) de Ang Lee, ou à travers l’œil de réalisateurs européens – « Brimstone » (2017) de Martin Koolhoven, « Les Frères Sisters » (2018) de Jacques Audiard ou encore, en 2020, ce deuxième long-métrage de David Perrault -, ces fleurs de désert n’en finissent pas de sortir des sables états-uniens, ou supposés tels, pour notre plus grand plaisir.

Le réalisateur et scénariste angevin nous transporte en 1861, au cœur de la Guerre de Sécession, dans une famille cossue de colons français installés dans leur Missouri sudiste comme s’ils devaient y rester toujours. Le décorateur Florian Sanson, la costumière Véronique Gély et l’éclairagiste Christophe Duchange créent à merveille l’impression doublement décalée de se retrouver en plein XIXème européen. Le premier volet, avec ses plans superbement construits par Jean-Sébastien Caron, n’échappe pas à un certain maniérisme, qui prend le temps d’installer, à la fois cette désorientation géographique entre deux continents, et, justifiant le titre, la monstration de l’irruption d’un « état sauvage », sur les pas des Nordistes, dans cette société vernissée. La scène de bal, en cette rencontre oxymorique, est superbe, et n’est pas sans rappeler la magnifique scène de banquet virant lupin qui constituait l’un des morceaux de bravoure de la réalisation la plus frappante de Neil Jordan, « La Compagnie des Loups », en 1984.

Une irruption de la violence qui projette le sextuor familial, flanqué de deux hommes de main protecteurs, vers l’ouest et le bateau qui pourra les rapatrier en France. S’ouvre ainsi le second volet, celui qui plonge la petite troupe dans un nouvel « état sauvage », non plus fait de bestialité humaine mais d’étendues désertiques et de nature rigoureuse. Tous les paris qui, dans le jeu, le filmage, risquaient de paraître factices ou infondés dans la première partie trouvent ici leur centre et leur sens : la diction peu naturaliste des personnages, presque un peu irréelle, pour ne pas dire durassienne, les quelques ralentis qui modifient le cours des choses prennent sens dans cette longue et lente fuite à travers des espaces sauvages, parfois abrupts. On songe à Paul Valéry et à son évocation d’ « Achille immobile à grands pas », dans « Le cimetière marin » (1920), devant ce fragile fragment de société, lancé au ralenti vers un but dont on ignore s’il l’atteindra jamais.

Force est de rendre justice aux acteurs, parvenant à être justes dans ces rôles sur le fil : les parents, Edmond (Bruno Todeschini), qui tente de tenir son rôle de père tout en ne renonçant pas à sa vie d’homme ; Madeleine (Constance Dollé), s’employant à préserver à la fois sa respectabilité et son orgueil de femme ; leurs trois filles, Abigaelle (Maryne Bertieaux), fragilisée par la perspective d’un mariage qui lui échappe, Justine (Déborah François), dignement repliée sur ses secrets, et enfin Esther (Alice Isaaz), que le scénario place au centre de l’intrigue, entre regard sur l’existence des femmes aînées qui l’entourent et détermination à vivre ce que la vie lui offrira. Liée à chacune et chacun plus ou moins clandestinement, Layla (Armelle Abibou), la servante, que sa trajectoire amènera à sortir de l’ombre à laquelle son statut officiel la condamnait. Bergers de ce chétif troupeau humain, Victor (Kevin Janssens), solide mercenaire à l’ambiguïté duquel Esther ne sera pas insensible, et Samuel (Pierre-Yves Cardinal), qui troublera passagèrement l’inaccessible Justine.

Le second volet ne brusque pas artificiellement le rythme, il prend le temps, secondé par quelques notes aussi lancinantes que fascinantes, d’escorter cette fuite constamment arrêtée, d’en explorer les impasses aussi bien que les instants d’intenses contemplations, véritables épiphanies, éclatant dans la rencontre d’un rapace, du vide, du vent, d’une femme mystérieuse (Kate Moran) et de son gang masqué, de l’affrontement armé qui prolongera la vie ou bien l’achèvera.

C’est de nouveau le poète Valéry qui dit le mieux toute l’ambiguïté presque onirique de cette fuite, traversée suspendue, « Douceur d’être et de n’être pas » (« Les pas » in « Charmes », 1922), portant vers un ailleurs dont, jusqu’au plan final, on ignore s’il pourra advenir.

Anne Schneider.

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