Critique : Quien a hierro mata (2019)

Quien a hierro mata (Œil pour Œil en français) est un thriller espagnol réalisé par Paco Plaza.

S’il s’agit de jouer les transfuges d’un genre à l’autre, le cinéma, plus que tout autre, peut gagner à ne pas rester confiné dans l’étroitesse d’un genre clairement borné. C’est cette liberté nouvelle qu’explore Paco Plaza pour son neuvième long-métrage, lui qui se cantonnait jusqu’alors au style horrifique. Ici, le film de vengeance, explicitement annoncé par les titres français et anglais (« Œil pour œil », « Eye for an eye »), se noue étroitement à l’intrigue psychologique, pour le plus grand bonheur du spectateur.

Avec surprise et réticence, Mario (extraordinaire Luis Tosar), infirmier thaumaturge auprès des personnes âgées résidentes de l’Ehpad où il exerce, voit arriver parmi les pensionnaires Antonio Padin (Xan Cejudo), ancien baron de la drogue, à présent atteint d’une maladie dégénérative qui le soustrait à la prison où il était censé finir ses jours. Suivant le canevas de ses scénaristes Juan Galiñanes et Jorge Guerricaechevarría, Paco Plaza prend le temps de poser les enjeux et ne livre qu’assez tardivement, à travers des flash-backs aussi allusifs que les photographies d’Antoine d’Agata, le passé commun des personnages : l’exemplaire et placide Mario a autrefois perdu son jeune frère, à cause des substances illégalement distillées par l’ancien trafiquant que fut Antonio Padin, avant que ses deux fils, magistralement campés par Ismael Martínez (Toño, l’aîné) et Enric Auquer (Kike, l’impulsif cadet), ne s’emparent du juteux marché, au moyen d’une gestion aussi violente que catastrophique. Tout aussi tardive, l’envoûtante musique de la compositrice Maika Makovski, d’abord sous la forme de discrètes percussions, puis d’une viole baroque voluptueusement décalée, par rapport à une succession d’événements de plus en plus happés par la violence et la destruction.

Force est de revenir au titre original, « Quien a hierro mata », premier terme d’un propos biblique qui se prolonge ainsi dans l’Evangile selon Saint Matthieu : « … a hierro muere ». « Celui qui tue par le fer mourra par le fer » : prophétie vengeresse, d’une tournure plus subtile que dans les titres français et anglais, mais non moins implacable, dans la mesure où elle annonce bien l’engrenage de violence qui se mettra inexorablement en place, non par goût du sang, mais par une simple fidélité à la mémoire des siens. C’est ici que la photographie très esthétique et très intériorisée de Pablo Rosso, qui place volontiers le personnage de l’infirmier vengeur au centre de son cadre, ainsi que l’interprétation très subtile de Luis Tosar prennent une portée décisive dans l’orientation du film et lui confèrent toute sa complexité et son intérêt. L’acteur galicien fait tout autant transparaître la douceur et le dévouement de soignant qui caractérisent son personnage que la sombre détermination qui le pousse à aller jusqu’au bout de la vengeance qui s’offre à lui, au moment même où son aimante et perspicace compagne (María Vázquez) s’apprête à le rendre père. Conjointement, tout en suivant ce fil qui tend un suspense intense, le réalisateur s’autorise une plongée fascinante dans l’univers d’un Ehpad, des différents soins prodigués aux patients, des appareillages conçus pour la rééducation ou pour le ralentissement de la dégradation… De ce fait, la figure du narcotrafiquant vieillissant gagne en complexité : il n’est plus seulement le coupable à abattre, mais son visage de plus en plus congestionné et figé crie aussi toute la détresse et le caractère tragique d’un homme sombrant dans la mort.

On ne peut qu’être profondément remué par ce choc frontal, organisé de main de maître, entre un univers duquel le cinéma d’action ne détourne que trop volontiers les yeux et une thématique souvent visitée, mais ici paradoxalement réjuvénée par cette rencontre avec le très grand âge.

Anne Schneider.

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