Après Séance : Médecin de Nuit

Médecin de nuit est un film dramatique français coécrit et réalisé par Élie Wajeman.

Un homme, visiblement médecin, dispense une consultation médicale à un toxicomane dans sa longue voiture break. On découvrira que son véhicule ne lui sert pas seulement de cabinet médical, mais aussi d’habitacle provisoire, de lit…

Cet homme, c’est l’inénarrable Vincent Macaigne, au mieux de sa forme, amaigri, entraîné physiquement pour le rôle… et nouvellement titulaire du permis de conduire, qu’il a passé pour la circonstance ! Une spectatrice fait remarquer au comédien, présent à la projection, que ce rôle de travailleur lui va bien, à lui que le cinéma avait d’abord voué à des occupations incertaines, de chômeur à plus vague encore. L’observation amuse Vincent Macaigne, qui renchérit sur son réel plaisir à occuper, au cinéma, de vrais emplois, même si ses gestes spécifiquement professionnels sont rarement conservés au montage… Mais l’acteur, qui repartira casque de scooter au bras, n’est pas homme à prendre ombrage de ce qu’il ne considère – non sans humour – que comme des aléas du métier…

Un métier qui le conduit ici à endosser le rôle de Mikaël, un homme coupé en deux. Doublement coupé en deux. Le scénario, par le réalisateur Elie Wajeman et Agnès Feuvre, et le montage, par Benjamin Weill et Béatrice Herminie, rendent sensible avec beaucoup d’art cet écartèlement entre un métier exercé avec passion, dévouement, et une face bien plus sombre et dangereuse attachée à cette activité professionnelle, d’une part, et une double vie amoureuse, œuvrant tant bien que mal à se partager entre une épouse aussi exigeante qu’aimante (Sarah Le Picard) et une maîtresse aussi magnétique que déboussolée ; et l’on prend plaisir à retrouver l’irrésistible Sara Giraudeau, moins faussement naïve que pour son personnage du « Bureau des Légendes », mais à la fois plus grave et plus espiègle.

Organisé comme un thriller, dans la plus pure tradition des films noirs, et respectant à la fois les règles de la dramaturgie classique (un lieu : le Paris contemporain, mais où domine l’architecture des années 1970-80 ; un temps : une nuit d’hiver ; une action : comment ce héros des nuits modernes va-t-il s’extraire de la nasse qui semble se resserrer sur lui ?), ce troisième long-métrage d’Elie Wajeman campe cette figure d’oiseau de nuit, en alternant des saynètes de belle humanité, à l’occasion des consultations auprès de différents patients en détresse, dans la solitude de leur domicile ou l’anonymat insensible de la rue, et une tension plus vive, crue, autour de l’enjeu plus policier de l’intrigue : enferré dans un trafic de Subutex pour tenter de venir en aide à son cousin machiavélique en diable – Pio Marmaï, excellent dans un rôle à contre-emploi -, Mikaël est à la croisée des chemins, déchiré entre des exigences contradictoires : cesser ses nuits de garde, afin de sauver son couple légitime ; poursuivre son trafic de Subutex, afin d’aider son cousin à rembourser les dettes exorbitantes qu’il affirme avoir contractées auprès de très méchants mafieux de l’Est ; s’extraire de ce trafic nocturne afin de pouvoir à nouveau vivre au grand jour, y compris au regard des instances médicales qui ont l’œil sur lui ; et s’évader dans des rêves de grand ailleurs, avec son amante Sofia… Vincent Macaigne est magnifique dans ce rôle qui fait briller d’un éclat sombre les multiples facettes de son talent : régénérant d’humanité, dans l’écoute bienveillante et joueuse qu’il accorde à ses patients naufragés ; bouleversant à force de désarroi, lorsqu’il ne sait quel parti prendre ; ardent et puissant, lorsqu’il s’engage soudain dans une voie…

La photographie de David Chizallet, toute de noirceur tantôt dense, tantôt chatoyante, entraîne superbement les spectateurs dans cette descente crépusculaire. Elie Wajeman a eu la brillante idée de confier la musique au duo qui avait secondé Zviaguintsev pour son déchirant « Faute d’amour » (2017), Evgueni et Sacha Galperine. Subtile au point de se faire parfois oublier – ce qui semble être un idéal pour la musique de film, sauf exception à la Nyman, pour Greenaway, ou Piovani, pour les Taviani -, elle épouse les différents états émotionnels de la narration et escorte magnifique ce « médecin de nuit » dans sa quête d’amour et de rédemption, jusqu’au point du jour…

Un rôle qui fera date dans la carrière de Vincent Macaigne et dont on comprend qu’il ait d’ores et déjà toute sa tendresse.

Anne Schneider.

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