Après Séance : Le milieu de l’horizon

Le Milieu de l’horizon est un film dramatique belgo-suisse réalisé par Delphine Lehericey, adapté du roman homonyme de Roland But.

Eté 1976. Sa canicule. Sur une route des campagnes françaises (même si le tournage s’est principalement déroulé en Macédoine, afin d’y retrouver des paysages suffisamment brûlés), un jeune garçon pédale de toute son ardeur. C’est Gus, intense et prometteur Luc Bruchez qui portera l’ensemble du film sur ses menues épaules. Son visage fin et hyper expressif, souvent serré de près par la caméra sensible de Christophe Beaucarne, dit le plaisir du vent glissant dans les cheveux, la sensualité de sa caresse rafraîchissante. Les premières scènes installent le corps au cœur du récit ; le corps jouissant, à travers les premiers émois du jeune adolescent devant un magazine érotique dérobé, mais aussi le corps vulnérable, face au cadavre d’une vache tuée par l’excessive chaleur.

Une double ligne tenue tout du long par la réalisatrice Delphine Lehericey – également, secondée par Joanne Giger, coscénariste -, qui adapte ici le troisième roman (2013), homonyme et multi lauré, de l’écrivain suisse Roland Buti. En effet, cet été caniculaire semblera prendre plaisir à allumer de tous côtés des feux métaphoriques, non seulement au contact de l’adolescence abordée par Gus, mais également chez ses parents, entre les désirs inassouvis puis la jalousie montante du père (Thibaut Evrard, tout en intensité, amour et violence contenus) et les plaisirs nouveaux explorés par son épouse (Laetitia Casta, plus inégale) ; sans compter le personnage du cousin passant sans crier gare de l’hébétude à l’emportement, campé avec brio par Fred Hotier… Avec l’aide du chef décorateur Ivan Niclass et de la costumière Geneviève Maulini, l’ambiance acidulée de la fin des années 70 est parfaitement rendue, avec toute la permissivité prospective dont cette période était porteuse. Clémence Poésy est chargée d’incarner l’une de ces figures nouvelles de femmes libérées allumant des désirs plus ou moins bien accueillis.

En contrepoint, la vulnérabilité est constamment présente, exacerbée par les menaces de l’été et représentée par différentes instances, humaine (beau personnage de grand-père, porté par le très charismatique Patrick Descamps), animale (le vieux cheval qui décide d’aller mourir dans le champ qui l’a vu naître), ou matérielle (l’ensemble de l’exploitation agricole, bêtes et champs, menacés voire anéantis par le manque d’eau). Une vulnérabilité qui achève d’embraser l’urgence des désirs affrontés par les corps, comme si le risque de destruction rendait plus pressante, nécessaire, l’injonction de jouissance.

Dès ce deuxième long-métrage de fiction, la réalisatrice helvéto-belge possède déjà un impressionnant sens de l’équilibre, puisque deux sources viennent rendre habitable cette fournaise digne des pires enfers : la musique de Nicolas Rabaeus, superbe, entre western et soft rock, venant rappeler opportunément combien la vie est une expérience passionnante, certes risquée, mais valant la peine d’être vécue, et ne cessant d’entraîner vers l’avant ; et une scène insulaire, magnifique et prégnante, qui conduit deux pré-adolescents au cœur d’un lac artificiel, creusé dans une carrière de calcaire dont la blancheur accentue le contraste avec une eau aigue-marine. Unique touche bleue, désaltérante, mémorable, dans un film aux couleurs de pain brûlé. À son contact, surgit le souvenir du dernier volet, tourné à Agrigente, dans la réalisation somptueuse des frères Taviani, « Kaos » (1984).

Dans la mesure où « Le Milieu de l’horizon » illustre, dès les années 70, la fragilité du monde agricole, sa vulnérabilité face aux excès climatiques, son écartèlement entre qualité, tout simplement viabilité, et exigences productivistes, il rejoint les thématiques traitées par d’illustres prédécesseurs, tels « Petit Paysan » (2017) d’Hubert Charuel ou « Au nom de la terre » (2019) d’Edouard Bergeon. Mais la jonction qu’il effectue avec les passions de l’âme et du corps, à différents âges de la vie, l’emmène également vers d’autres terres, passionnantes, fascinantes, et plus universelles encore.

Anne Schneider.

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