Après Séance : Moffie

Moffie est un film britannico-sud-africain coécrit et réalisé par Oliver Hermanus.

En 1981, l’Afrique du Sud ségrégationniste enrôle systématiquement ses ressortissants blancs dès l’âge de seize ans, pour les envoyer au nord, sur le front sud de Angola communiste, combattre « le danger noir » et défendre le régime d’apartheid. Dans son quatrième long-métrage, Oliver Hermanus, né en 1983 au Cap, adapte le roman homonyme et autobiographique (2011) d’André Carl van der Merwe et s’attache aux pas de Nicholas van der Swart, campé avec beaucoup de vigueur et de sensibilité par Kai Luke Brümmer.

Non sans effroi, le spectateur assiste à l’inhumaine formation qui est infligée aux jeunes hommes par des militaires despotiques et sadiques. Il voit le groupe se structurer, majoritairement raciste et homophobe ; pas de pire insulte, en afrikaans, que « moffie », traduisible par « tapette ». Aux marges de ce groupe intolérant, des sympathisants communistes (belle composition de Matthew Vey, incarnant le camarade Michael Sachs), ou des hommes dont la sensibilité est restée intacte, parmi lesquels Nicholas ou celui qui le trouble profondément, Dylan Stassen (Ryan de Villiers). Le jeune réalisateur sud-africain, en faisant éclore relativement tardivement la romance homosexuelle, permet au spectateur d’éprouver douloureusement les violences déshumanisantes de l’institution militaire, si bien que le surgissement d’une attirance et d’un trouble apparaît comme la seule réponse possible, humaine – en-dehors du suicide, lui aussi illustré. Une réponse presque salutaire, donc, qui reste, elle, tournée vers la vie, et n’empêche ensuite en rien le futur soldat de faire ses preuves en tant que guerrier.

La caméra très délicate, sensorielle, de Jamie Ramsay recueille magnifiquement aussi bien les paysages brûlés de soleil – que ceux-ci soient arides et presque désertiques ou bien aussi denses et touffus que le pelage d’un fauve – que la peau qui recouvre les corps – que ceux-ci soient exposés aux épreuves ou bien parcourus d’un premier trouble. Et la fascinante partition de Braam du Toit, souvent à travers les distorsions d’un violoncelle solitaire, parfois entrecoupée d’arias baroques, affirme hautement un refus d’abdiquer et de renoncer à la beauté, même et surtout au contact de la cruauté et du désespoir.

À remarquer également : un beau rôle dévolu à l’eau. Soit comme élément à proximité duquel s’éveille la sensualité, dans l’adolescence, soit, plus tard, dans le contexte militaire, comme seul espace de réconfort, de douceur et de retour sur soi, à l’occasion des douches, à la fois collectives et éminemment solitaires, auxquelles ont droit les futurs soldats après leurs heures d’entraînement.

Ainsi, dans une œuvre traversée de beauté, vibratile, Oliver Hermanus remonte d’instinct vers les sources grecques et repense le nouage de la virilité guerrière et de l’homosexualité ; loin de les opposer, il les refonde en une complicité salutaire, salvatrice.

Anne Schneider.

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