Après Séance : The Father

The Father est un film dramatique franco-britannique co-écrit et réalisé par Florian Zeller.

On connaît la difficulté des adaptations d’œuvres littéraires au cinéma. Secondé par Christopher Hampton au scénario, le dramaturge Florian Zeller (28 juin 1979 -) sauve des risques de trahison, voire de massacre, sa propre pièce pareillement titrée – mais en français « Le Père » (2012) -, en s’attachant lui-même à l’ouvrage, pour sa première réalisation cinématographique. « Aux âmes bien nées, la valeur n’attend point le nombre des années »… Âgé d’à peine plus de quarante ans au moment du tournage, l’écrivain réalisateur s’entoure d’un casting hors-pair, avec Anthony Hopkins dans le rôle-titre, prénommé Anthony dans cette version anglophone, et Olivia Colman pour incarner Anne, sa fille dévouée, ou du moins l’un des visages de celle-ci, à laquelle Olivia Williams prête aussi parfois ses traits.

En effet, les connaisseurs de la pièce retrouveront ici scène après scène, parfois réplique par réplique, le déroulement de l’œuvre théâtrale. Ils assisteront au lent naufrage du vieil Anthony, homme qui a connu le prestige et la notoriété, comme en témoigne le caractère cossu de son grand appartement, mais que la vieillesse traite sans égards, et qui en viendra à ne parfois plus bien reconnaître sa fille ou à la confondre avec une autre femme.

Or le coup de maître de Florian Zeller réside dans le fait qu’il n’a pas limité son adaptation à une copie plus ou moins réussie mais qu’il a exploité avec intelligence et brio les possibilités offertes par le nouveau médium dans lequel il s’aventurait. Mieux que cela ne serait possible au théâtre, le décorateur Peter Francis a savamment organisé une lente évolution de l’appartement, qui commence par glisser insensiblement d’un espace privé à l’autre (l’appartement d’Anthony, celui d’Anne), pour aboutir à l’impersonnalité aseptisée d’un Ehpad ou assimilé. Des meubles sont imperceptiblement substitués les uns aux autres, un tableau disparaît, les teintes chaudes d’un appartement bourgeois cèdent la place à la froideur pastel d’un lieu médicalisé, les espaces eux-mêmes se resserrent et se creusent, à l’image du destin du vieil homme, happé par la nasse de plus en plus étroite de l’existence et de son inexorable évolution.

D’abord armé de son esprit rationnel, analytique, le spectateur tente de comprendre, de planter ses repères psychiques, là où ceux du père apparaissent comme de plus en plus à la dérive. Mais très vite, le message passe : ledit spectateur n’est pas appelé à contempler, de l’extérieur et confortablement calé dans son fauteuil de cinéma, la lente descente d’un homme miné par l’âge ; il doit lui-même faire l’épreuve d’une démission, renoncer à comprendre rationnellement quel est cet espace, quelle est cette personne, et accompagner ainsi véritablement le vieil homme dans son expérience de désorientation et de perte de maîtrise, avant de se retrouver, vomi par la salle obscure sur le trottoir, hésitant à jouir d’un privilège qui apparaît dès lors comme éhonté : savoir où l’on est, qui l’on est, vers quoi l’on va, où l’on est attendu…

Si Anthony Hopkins peut sembler, par moments, dans la première partie, cabotiner quelque peu, tant que son personnage est en mesure de donner le change, il livre ensuite un jeu de plus en plus dénudé, et par conséquent de plus en plus bouleversant. Par les ravages qui s’inscrivent sur son propre visage, Olivia Colman, qui lui donne la réplique, contribue, en un parfait duo d’acteurs, à faire apparaître cette nudité de l’existence, cette vulnérabilité de plus en plus criante, si éprouvante pour les proches. Et la très belle et très subtile musique de Ludovico Einaudi, sur le fil délicat et sensible d’un violon qui se tord et se distord de plus en plus, achève de faire affleurer le tragique de l’existence, et affirme la paradoxale et inconsciente grandeur de celui qui lutte pied à pied pour ne pas sombrer trop vite.

Alors que l’année 2020, de sinistre mémoire, a achevé de porter sur le devant de la scène les problèmes liés au grand âge et de dévoiler la monstruosité de certains fonctionnements au sein des Ehpad, on ne peut que savoir gré à Florian Zeller d’avoir su montrer, avec tant de force et de générosité, la grandeur tragique de ces hommes et femmes qui livrent contre les années leur ultime combat.

Anne Schneider.

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