Critique : L’Enfant rêvé (2020)

L’Enfant rêvé est un drame romantique français coécrit et réalisé par Raphaël Jacoulot.

Un écart inquiétant peut se faire jour, entre un nom et l’épithète qui lui est accolée. Qu’on songe au titre, beau mais fatal, du roman de Philippe Forest, « L’Enfant éternel » (1998), rédigé suite à la perte, pour l’auteur, de sa très jeune fille. Sans doute certains noms se trouvent-ils plus exposés que d’autres, plus menacés, par toute adjonction d’un adjectif… Qu’en sera-t-il de cet « Enfant rêvé », d’emblée guetté par l’irréalité à laquelle le « rêve » du titre semble le condamner ?

Dans son quatrième long-métrage, Raphaël Jacoulot aborde la question de manière intéressante, en renouvelant la thématique habituelle du désir d’enfant au féminin. Sous son objectif, avec Céline Bozon à l’image, la femme éprouve certes ce désir (la très convaincante Mélanie Doutey) mais, devant la difficulté à concevoir un enfant avec son époux (Jalil Lespert, intense et bouleversant), elle envisage plus aisément que lui un recours à l’adoption. Lui veut un enfant de sa chair, et cette revendication du corps le propulsera sans crier gare vers une femme déjà mère (la troublante Louise Bourgoin, d’autant plus que véritablement enceinte au moment du tournage).

Cette histoire de quête de l’enfant et d’écartèlement amoureux s’inscrit dans les hautes forêts et les reliefs accidentés de la Franche-Comté, région d’enfance pour le réalisateur. Une forêt d’autant plus présente que le personnage incarné par Jalil Lespert, François Receveur, est un forestier, patron d’une scierie transmise par son propre père (Jean-Marie Winling), ce qui offre au film une très belle scène d’ouverture et quelques autres moments puissamment esthétiques de survol de forêt. Une forêt qui, par son nouage avec la thématique de l’enfant au bord de l’existence, évoque aussi bien la forêt des contes, celle conçue par Christoph Hochhäusler dans son fascinant « Le Bois Lacté » (2003), que la forêt édénique – telle que la figure le peintre Nicolas Poussin dans sa série des Saisons, à travers le tableau intitulé « Le Printemps ou Le Paradis Terrestre » -, lorsque celle-ci recueille dans son écrin sauvage les corps dénudés des amants fautifs…

Une forêt qui contribue à brouiller les repères et à entraîner hors des sentiers battus, puisque c’est dans l’une de ses discrètes clairières qu’éclatera la joie de celui qui se découvrira père ; une joie d’enfant, presque même de petit enfant, par sa candeur émerveillée, bien éloignée du sérieux et de la conscience d’adulte responsable dont tentent de s’assurer psychologues et assistantes sociales lors de la procédure de validation du parcours d’adoption. Une forêt qui peut se faire inquiétante, reflet d’une psyché devenue insondable, dans la scène de folie qui dissimule la fuite du père serrant son enfant dans ses bras, et qui éveille l’écho de la belle réalisation de Gilles Marchand, avec la trouble et fascinante figure de père que recelait son « Dans la forêt » (2017) , Jérémie Elkaïm endossant un rôle à la lisière de la démence.

Bien au-delà de la romance qui se love au creux de l’intrigue, porté par la magnifique partition, à la fois sobre et intense, d’André Dziezuk, Raphaël Jacoulot nous conduit ici au cœur de l’inextricable forêt du désir, que celui-ci se tende vers la partenaire rêvée ou vers l’enfant qui naîtra de ces amours.

Anne Schneider.

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