Critique : Waiting For The Barbarians (2020)

Waiting for the Barbarians est un film dramatique/historique américano-italien réalisé par Ciro Guerra.

Adapté de son propre livre homonyme (1980) par l’écrivain et prix Nobel de littérature J. M. Coetzee (9 février 1940, au Cap – ), « Waiting for the Barbarians » (2020) pose, dès son titre, la question de l’autre et de son accès à lui par le langage, puisque le « Barbare » est stigmatisé par sa langue, désigné en une dérision onomatopéique comme celui qui ne peut produire que le son « barbarbar »… De fait, le problème causé par la langue de l’autre surgira à plusieurs reprises dans ce cinquième long-métrage du talentueux réalisateur colombien Ciro Guerra (6 février 1981, à Río de Oro – ), puisque l’œuvre – s’inscrivant dans la lignée littéraire des monuments que sont « Le Désert des Tartares » (1940, 1949 pour la traduction française) de Dino Buzzati et « Le Rivage des Syrtes » (1951) de Julien Gracq – campe une forteresse lointaine, rattachée à un « Empire » indéfini, et implantée en terre étrangère, désertique, avec de hautes montagnes inaccessibles de blancheur pour horizon. Cette enclave de « l’Empire », placée sous l’autorité de responsables visiblement représentants des peuples coloniaux, est supposée cernée de « Barbares », selon certains, de paisibles nomades autochtones, selon d’autres.

Divisé en quatre chapitres qui rythment, selon les saisons, une durée d’un an et demi – « Eté. Le colonel », « Hiver. La fille », « Printemps. Le retour », « Automne. L’ennemi » -, le film peut d’abord sembler illustrer de façon certes forte mais un peu caricaturale l’opposition de ces deux visions. Le premier chapitre met en présence le « Magistrat » (Mark Rylance, extraordinaire d’humanité), responsable bienveillant de ce fort, et le « Colonel » (Johnny Depp, à contre-emploi, dans un rôle glaçant à souhait), émissaire cruel mandaté par l’Empire pour accomplir sa mission d’inspection. Autant l’un, érudit, passionné d’archéologie, s’abîme dans le déchiffrage pacifique de tablettes gravées dans une langue perdue, autant l’autre, violent, infatué, voit en tout homme, non un prochain mais un ennemi potentiel ou un traître, auquel il faut arracher la vérité par la torture, puisque seule la douleur est gage d’authenticité. Pour intéressante qu’elle soit, cette première partie, vigoureuse dénonciation du colonialisme et de ses aprioris à pulsion génocidaire, peut toutefois paraître un peu convenue, puisqu’elle prêche une cause fort heureusement entendue. Il n’empêche : la qualité du jeu offert par les acteurs, l’immense beauté de chaque plan (grâces soient rendues au directeur artistique Domenico Sica, aux décors de Crispian Sallis et au directeur de la photographie Chris Menges) et la musique envoûtante – discrète, ponctuelle, mais singulière, unique, et mêlant très opportunément instruments ethniques et souffle épique – tiennent d’ores et déjà sous leur charme le spectateur, prêt à poursuivre une aventure si puissamment esthétique.

D’autant que la clé du film, son véritable tour de force, survient dès le chapitre suivant, qui introduit l’élément féminin manquant à ce monde d’hommes et qui fera, du même coup, vaciller la dichotomie un peu sommaire qui avait risqué d’opposer le bon et le mauvais colonisateur. Le doux Magistrat recueille une mendiante (Gana Bayarsaikhan), blessée et handicapée par les traitements que lui ont infligés le Colonel Joll et ses sbires ; jeune femme craintive, traumatisée, farouche, qui abrite une beauté envoûtante sous sa masse de cheveux d’un noir absolu. Pétri de culture chrétienne, divinisant et vénérant la figure de la victime, le Magistrat nourrit auprès d’elle sa rancoeur contre les méthodes du Colonel et s’abîme dans un amour qui le porte à prendre soin d’elle et de ses blessures comme une Marie-Madeleine baignant et oignant le Christ. Là où le spectateur occidental se laisse impressionner par un amour si pur, si grand, si dévoué, si éloigné du péché de chair, il lui faudra attendre le dernier volet du film, peu avant l’assaut supposé des « Barbares », pour mesurer les dégâts causés par l’aveuglement attaché à l’enfermement dans une culture et pour découvrir que ce qui passait pour un respect extrême pouvait être perçu, par l’autre culture, comme un dédain suprême et incompréhensible, ni décodable ni analysable, puisque cet homme en apparence adorant se refusait à agir comme un homme envers la femme aimée… Celui qui passait pour « l’homme bon », le Magistrat bienveillant, épris de la culture de l’autre, se découvre finalement, grâce à l’éclaircissement discrètement apporté par une cuisinière attentionnée, embastillé dans une culture folle, qui l’a conduit, en toute inconscience, à infliger à l’autre « une grande souffrance », un affront vécu comme insupportable… Le chemin de croix de celui qui est lui-même passé par des sévices et des humiliations christiques le conduira se découvrir lui-même contempteur et lui-même tortionnaire, par pure incapacité à se rapprocher en profondeur de la culture de l’autre…

Magistralement, et douloureusement, le duo Guerra-Coetzee nous amène ainsi à la prise de conscience que, à l’image des étendues désertiques, le chemin vers l’autre n’atteint jamais son horizon et que l’autre pourra rester infiniment loin, alors même que l’on s’en imaginait au plus près. Apologue dont la portée est tout autant humaine, psychologique, que politique.

Anne Schneider.

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